Comment repolitiser l'action sociale dans un monde où tout est "trop" ?

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Comment peut-on, formellement, interpréter l’expression « Il est trop mignon ! » ?

« Mignon » est un terme positif. Être « très » mignon c’est « superlatif » mais l’être trop ? C’est « hyperlatif » ? La qualité devient défaut par excès. Inversement, le défaut se banalise par l’excès, par exemple quand on dit il est « trop bête ». Le « très » devient « trop », le « super » devient « hyper », nous sommes dans « l’hypermonde », caractéristique centrale de la « néo-modernité »

Dans un tel contexte, comment repolitiser l’action sociale[1] ? D’un côté, nous avons la culture du « trop », de l’autre la culture du « manque » (handicap, carences éducatives, dépendance…), du « pas assez » (mal-voyant, précaire…), ou du « sans » (sans-domicile fixe, sans papiers…). Deux mondes, deux univers référentiels, séparés par un gouffre !

L’abondance ou le partage ?

La néo-modernité signe la victoire de notre économie de l’accumulation. L’abondance ne signifie plus que le peuple mange à sa faim mais que le niveau de richesses produites est plus important aujourd’hui qu’hier et moins que demain. Abondance rime avec croissance et plus personne ne s’occupe réellement des conditions de répartition des plus-values. Ou plutôt, plus personne, à part quelques indignés, ne dénonce l’injustice de la concentration des capitaux.

Dans cette société de l’égoïsme des possédants, repolitiser l’action sociale, c’est réhabiliter la valeur du partage. Non dans son sens charitable mais selon le principe révolutionnaire de l’égalité et de la justice sociale.

La fulgurance ou le désir ?

Tout est immédiat. La société numérique nous apporte les réponses avant d’avoir eu le temps de bien poser la question. Cela concerne autant les recherches d’informations sur Internet, où trop de réponses diluent l’investigation, que les réponses législatives aux faits de société, où l’inflation législative tue la délibération démocratique.

La néo-modernité nous met au défi de refonder la valeur ontologique du désir. Non pas pour calmer la populace en lui promettant des jours meilleurs mais pour faire émerger la force subversive du désir collectif, la puissance de changement individuel du désir personnel. Le désir, c’est la capacité d’agir sur son avenir, de décider de sa vie, d’éviter un destin imposé par d’autres ou par les contingences. Repolitiser l’action sociale, c’est redonner toute sa force politique à la prise en compte du désir.

La prestance ou l’Être ?

« Il est trop beau ! », « Elle est trop belle ! ». Voltaire nous avait pourtant appris que « le mieux est l’ennemi du bien ». La prise de pouvoir de l’apparence sur les formes de socialité – qu’il s’agisse de la mode, de certaines formes de management ou du clientélisme politique – a privilégié l’avoir sur l’être.

A ce jeu de dupes, ceux qui ne peuvent lutter sont les pauvres, les petits, les relégués, les exclus, les sans-voix. Ceux qui ne disposent pas du capital social minimum pour « faire semblant » avec les mots, l’argent, les relations… Repolitiser l’action sociale c’est défendre une politique d’humanisation qui place la dignité et la reconnaissance comme condition première de la civilisation.

Le faire ou le pragmatisme ?

La néo-modernité est l’ère de la performance. Toute action doit apporter son résultat probant, tout investissement son retour mesurable et rentable. « Faire » est un acte simple qui se passe de discours. Il faut être « pratico-pratique » et foin des intellectuels qui encombrent cette rationalisation indispensable d’un discours analytique, interprétatif et prospectif qui complexifie tout.

Repolitiser l’action sociale, c’est rompre avec cette illusion d’une possible efficacité immédiate de l’intervention sociale. L’efficacité, s’il s’agit de définir ce terme, c’est le temps long de l’accompagnement, la transformation silencieuse et difficilement perceptible à court terme, du sujet qui se construit en se (re)socialisant. Il ne s’agit pas d’un « faire » rationnel et performant mais d’un pragmatisme qui sait s’adapter aux circonstances, qui sait être patient.

L’accoutumance ou l’exigence de justice ?

Le plus grand danger auquel nous expose ce monde « trop » c’est sans doute l’accoutumance. Dans une société de « l’hyperlatif », plus rien n’étonne. Pas plus le mode de vie hyperbolique de la « jet set » qui affiche ses mœurs en toute impudeur que d’enfermer des enfants dans des centres de rétention administrative. Pas plus les salaires des joueurs de football ou les rémunérations des patrons du CAC 40 que de voir revenir en nombre les mendiants du Moyen-âge dans les rues de nos cités. Quelques « indignés » tentent de secouer les consciences engourdies des « humains-néo-modernes ». Mais de l’indignation à l’engagement, le chemin est long…

Seule l’exigence de justice peut être le fondement d’une repolitisation de l’action sociale. Non-négociable, non-adaptable, non-circonstanciée, non-calculée, seule l’exigence de justice, fondée sur le principe d’égale dignité de tous les êtres humains, engage une vision politique de la société et du vivre-ensemble.

L’inconsistance ou le conflit ?

Dans le super marché des valeurs qu’est la société néo-moderne, la banalisation des convictions érode tout : tout se vaut, à chacun ses idées… Cet aplanissement sert de terreau aux expressions extrémistes – les récentes élections présidentielles l’ont montré – en tout banalité. Cette inconsistance des valeurs vide les contenus idéologiques des discours. De la délibération nécessaire pour articuler des visions différentes de l’homme et du monde, nous passons à la juxtaposition de conceptions privées, portées ici ou là par un mouvement ou un groupe, un leader ou un personnage emblématique, qui n’entrent plus en conflit, qui ne font plus mouvement social.

Repolitiser l’action sociale, c’est revaloriser la vertu de la conflictualité de la vie démocratique. C’est la seule voie qui peut redonner consistances aux valeurs, aux opinions, aux idées, en les opposant pour les obliger à dialoguer entre elles, en les confrontant pour les empêcher de se fossiliser dans le fondamentalisme.

Le plein ou le manque ?

Quand c’est « trop », ça déborde ! La néo-modernité, c’est l’opulence à ne plus savoir qu’en faire pour les gagnants et la carence à ne plus savoir comment faire pour les perdants. Mais « trop c’est trop » et le plein est intrinsèquement mortifère, par asphyxie, par paralysie, par embolie ou par toute autre forme d’encombrement qui bloque tout. Le plein est doublement mortifère car il renvoie, en plus, à ceux qui n’ont rien, ou pas grand-chose. Le plein des uns rend encore plus insupportable le vide des autres.

Repolitiser l’action sociale, c’est ériger le manque comme force de vie. C’est un renversement des finalités mêmes de l'action. Il ne s’agit plus de rendre supportable aux pauvres leur situation de manque. Il s’agit d’engager un processus de partage (du travail, du logement, du savoir, du capital, etc.) qui travaille ceux qui ont « trop » sur les vertus du manque et qui mobilise ceux qui n’ont « pas assez » sur ce qu’ils peuvent apporter aux autres. C’est une démarche éminemment politique – donc utopique – qui remet au centre du social la question du don.

L’invraisemblance ou le sens ?

La néo-modernité inaugure un monde inconsistant où le futile est devenu essentiel, où le surplus s’est construit comme nécessaire pour un petit nombre de dominants, où le superficiel s’est maquillé en fondamental et le fondamental en obstacle à l’évolution. Ce monde-là est un monde de l’invraisemblance !

Repolitiser l’action sociale c’est donner du sens au projet sociétal, c’est faire sens au vivre ensemble, c’est construire du sens pour les sujets. Non pas un sens donné une fois pour toute de l’extérieur des rapports sociaux, un sens à débattre, à faire ensemble.

Finalement, repolitiser l’action sociale est une ambition qui va bien au-delà du champ spécifique de l’intervention portée par les établissements et services sociaux et médico-sociaux. Repolitiser l’action sociale représente un des leviers, mais sans doute un des plus efficaces, pour initier un mouvement de refondation qui pourrait renouveler le projet de société dans son ensemble.

Roland JANVIER



[1] Cf. B. Dubreuil, R. Janvier, J. Priou, P. Savignat, Repolitiser l’action sociale, ASH, n°2737 du 16/12/2011.

 

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