Compte-rendu L’usager au cœur des solidarités

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« L’usager au cœur des solidarités » est un axe central, abordé au long de la première partie de cette journée de réflexion. Les interventions et débats renvoient en fait à des questions critiques dont il serait intéressant de se saisir. L’amélioration de la place de l’usager est en effet une visée essentielle de la loi 2002-2 du 2 janvier 2002, mais cette orientation recouvre deux lectures possibles qui coexistent, dès l’origine, dans la construction de la loi et qui, depuis, continuent à traverser ses applications. D’un côté, il s’agit de la traduction d’une tendance lourde dans la société, c’est-à-dire la visée d’un progrès social par la meilleure reconnaissance d’un individu à part entière, autonome, respectable, malgré son handicap, sa dépendance, ses difficultés. De l’autre, il s’agit peut-être aussi de tabler sur usager-consommateur qui, dans le cadre de la perspective de rationalisation toujours prégnante, sera en mesure de conduire le secteur à mieux s’organiser…

 

S’il existe une ambivalence de départ, celle-ci s’est-elle depuis atténuée, ou au contraire s’est-elle largement confirmée ? Sommes-nous finalement tout à fait au clair sur ce que nous mettons derrière cette question de l’usager ? Plusieurs niveaux d’analyse se télescopent :

-Les représentations, les conceptions de la société et de la place qu’y tiennent les uns et les autres, avec leurs différences et leurs singularités

-Les droits, l’accès aux droits, autrement dit les dispositifs spécifiques dans le champ social et médico-social

-Les pratiques à l’œuvre.

 

Porter un courant de pensée favorable à une pleine amélioration de la prise en compte de l’usager suppose d’agir à ces trois niveaux, totalement interactifs. En toutes hypothèses les réponses en termes de droits formels sont insuffisantes, comme le sont les affirmations trop générales comme « il nous faut agir collectivement ». Les travaux de cette journée invitent ainsi à reformuler un certain nombre de questions essentielles.

 

1) Comment peser sur les représentations relatives à l’ « usager »  et les conceptions qu’elles véhiculent dans la société ?

 

Ce questionnement, s’il est porté jusqu’au bout, conduit à interroger les représentations-mêmes de l’action sociale, des politiques publiques, des liens entre l’économie et la société. Comme l’a résumé un participant, le néo-libéralisme est, plus qu’une question économique, une question de conception du sujet.  Il y a en effet une certaine logique dans une approche qui place le social à côté de l’économie (elle récupère et répare), qui aborde les politiques publiques dans une approche centrée sur la rationalisation, et tend à équiper l’usager de droits traduits en capacités pour agir en acteur autonome. Cette ligne, certes presque caricaturale, permet de mettre en évidence ce qui peut être porté avec une conception radicalement différente, celle du ré encastrement du social et de l’économie dans la société, au nom d’un principe de solidarité conçu comme fondement même de la cohésion sociale et de la vie en société. Cette tension entre différentes lectures de ce que représente l’usager, dans nos représentations, dans celles qui sont véhiculées autour de nous, est une invitation à revisiter, à ré-argumenter aussi, les principes au nom desquels nous agissons et les conséquences qui peuvent en être tirées dans les pratiques.

 

2) Comment reposer la question des droits, de l’accès aux droits, des dispositifs spécifiques ?

 

Cette question renvoie, comme l’ont illustré les débats et témoignages, tout d’abord à la conception centrée sur l’individu qui semble, logiquement pourrait-on dire, traverser les différents champs législatifs, qu’il s’agisse de l’enfant, du jeune en difficulté, de la personne en difficulté sociale, de la personne porteuse d’un handicap, ou de la personne âgée. Cette ligne de force, qui est la traduction de l’avancée de la reconnaissance d’un individu éminemment respectable en tant que sujet – avancée sociale indéniable face au risque de n au statut d’objet de pratiques sociales, de soins, etc… - a pour corollaire une mise en arrière-plan de ce qui a trait au collectif.  Est-ce inévitable, ou est-ce un effet de balancier excessif au sujet duquel il serait important de se remobiliser ? Autrement dit, la réalisation de soi, l’accès au statut de Sujet, plus autonome, acteur de ses choix, ne passe-t-il pas par des actions collectives, par l’inscription dans des collectifs qui permettent d’exister par l’expérience de la socialisation ? Ces constructions collectives peuvent-elles véritablement exister en dehors d’une vision politique et de choix volontaristes des pouvoirs publics ?

 

Le paradoxe serait d’aboutir à une régression sociale qui découlerait d’une conception individualiste, fragmentée, des réponses sociales, comme autant de prestations que l’on pourrait distribuer et consommer sans projet d’ensemble, charge au consommateur-usager d’opérer des choix, charge aux pouvoirs publics de garantir la transparence et la régulation de l’ « offre ». Une vraie question, donc, semble résider dans la place à faire aux constructions collectives comme condition de l’affirmation d’un usager citoyen. Il s’agit par exemple des actions que promeuvent les groupes d’entraide mutuelle portés par des personnes atteintes de troubles psychiques. Mais il s’agit aussi, plus généralement, de la place du projet d’établissement ou de service, qui peut être appréhendé comme support de cette articulation entre l’individuel et le collectif, plus que comme outil de traduction de la stratégie en organisation.

 

Ce questionnement de la conception même des dispositifs renvoie aux pratiques de l’action sociale et à la reconnaissance qui va, ou non, les légitimer. 

 

3) Sur quelles pratiques tabler ?

 

Les pratiques peuvent être abordées, comme souvent dans un contexte où les marges se réduisent, sous l’angle des limites qui les brident, les empêchent d’être ce que l’on en souhaiterait pour améliorer effectivement la place de l’usager. La réalité est effectivement tendue, comme l’ont illustré les témoignages de cette journée, compte tenu du cadre institutionnel, de ses insuffisances et incohérences (restrictions financières,  recoupement des attributions administratives,…).    

 

Dans la perspective adoptée de chercher les espaces pour l’action, de déplacer les lignes d’analyse, autrement dit de tabler autant que faire se peut sur l’alternative et l’invention, elles peuvent être abordées autrement. Le but est de voir les « faits porteurs d’avenir » plus que les « tendances lourdes », pour utiliser le vocabulaire des prospectivistes. Ainsi, l’important serait de valoriser plus radicalement les expériences collectives en santé mentale, qui, comme le soulignait une participante, conduisent à « ré-enchanter la psychiatrie… », de revisiter les potentiels du pouvoir d’agir relié au développement social local, de mieux valoriser les pratiques collectives dans l’enseignement du travail social, etc. Autrement dit, le but serait de lever la chape de plomb qui semble mettre ces pratiques, pourtant riches et opérantes, en non visibilité.

 

Dans ces débats, une question critique est celle de l’exercice même du travail social dans la relation entre usager et professionnel. Le repositionnement des identités professionnelles et de l’expertise qui découle des réformes en cours s’accompagne d’un repositionnement problématique des légitimités. Est-ce que le fait pour un groupe d’acteurs d’être organisé collectivement suffit à légitimer une parole ? L’expertise n’est-elle pas plurielle ?  Comment peuvent se recomposer des logiques hybrides qui, au-delà de l’expertise des professionnels (postulat historique) vont mobiliser celle des usagers, des parents, des familles ? Comment « faire ensemble » avec ces multiples expertises ? Actuellement se joue de fait un fort enjeu en termes d’identités professionnelles, notamment chez les éducateurs, les chefs de services, les chefs de pôles, au-delà des recompositions de leurs fonctions. Les effets sont actuellement lourds. Le fait que l’on se préoccupe de la prévention des risques psychosociaux est une avancée. Les Etats généraux du travail social devraient prendre en compte cette dimension centrale. Peut-être seront-ils l’occasion de rééquilibrer le balancier, qui est dans doute allé trop loin dans la déconstruction des identités professionnelles.

 

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