La prévention spécialisée en tension : un problème éthique ?

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Les évènements de janvier 2015 ont exacerbé la situation contradictoire de la prévention spécialisée, comme le notent divers acteurs[1]. Le CNLAPS (Comité national de liaison des acteurs de la prévention spécialisée), dans un communiqué du début de février[2], pointe le « moment paradoxal » que traverse le secteur, et les multiples « mises en danger » qu’il subit – des emplois, des professionnels, des structures, du public – pour des motifs budgétaires, alors même que des acteurs publics (élus locaux, personnel ministériel, institutions…) s’intéressent de près à la prévention spécialisée, voire reconnaissent de façon volontariste la richesse et l’originalité de son mode d’intervention dans une période de difficultés sociales[3].

Dans cette situation de mise en tension par la commande politique, le sens du travail des éducateurs est mis en question, certains se sentant délaissés, ou non reconnus par les autorités, et donc à la merci des décisions de celles-ci. Les invocations de « l’éthique » deviennent donc, dans ce contexte, un des derniers remparts collectifs contre les obstacles qui sont faits aux désirs de revendiquer les métiers d’éducateur ou de cadre de la prévention spécialisée. Mais envisager les choses sous le registre éthique pose quelques difficultés.

Ainsi, la Charte éthique proposée par l’ONES (Organisation nationale des éducateurs spécialisés)[4] était déjà, au moment où elle avait été éditée, « une réponse possible à cette "crise du travail social" qui est si fréquemment annoncée »[5]. Bien qu’on puisse souligner la richesse et l’intelligence du document sur un grand nombre de points, celui-ci est traversé par une tendance de fond qui pose question : le fait qu’il énonce une suite de principes ou de repères très déconnectés de toute réalité institutionnelle ou matérielle. Ce constat se décline en plusieurs aspects.

Premièrement, la posture professionnelle et l’« implication personnelle » de l’éducateur sont interrogées dans la Charte en long, en large et en travers ; ce qui est effectivement un axe de réflexion fondamental pour ce métier. Cependant, le rapport au projet du service ou de l’institution qui emploierait l’éducateur n’est pas abordé, alors même que certains modes de fonctionnement ou certaines missions individuelles ou collectives peuvent entrer directement ou indirectement en contradiction avec les « valeurs considérées essentielles » et les « droits et libertés de la personne » sur lesquels la Charte appuie l’action de l’éducateur (pp. 1 et 2). C’est ce que nous suggèrent par exemple, d’une façon tristement banale, les situations de violence institutionnelle générées par le fonctionnement général des établissements, que chacun de nous peut observer à son travail[6].

Ensuite, la Charte ne préconise rien quant aux difficultés dans lesquelles se trouverait l’éducateur face aux contraintes matérielles, organisationnelles et budgétaires, qui sont la conséquence directe ou indirecte des politiques publiques ou des décisions hiérarchiques. En un mot qu’en est-il de la possibilité de contester la commande faite par les instances de tutelle à l’éducateur ? Lorsque les conditions de travail du salarié sont mises en cause, cette contestation est un droit ; mais lorsque l’intérêt des personnes accompagnées est également menacé par des directives imposées d’en haut, la contestation ne devient-elle pas un devoir qui devrait être réaffirmé par une Charte éthique ? Pour défendre les « droits et libertés des personnes », l’éducateur n’a-t-il pas le droit et la légitimité, sur un plan éthique, d’exprimer son mécontentement à travers des mobilisations collectives, des mouvements de grève (grève des réunions, grève des écrits professionnels, etc.) ? La Charte demeure muette à ce sujet.

En somme, l’implication subjective de l’éducateur au travail est questionnée par la Charte bien plus que son implication institutionnelle : l’éducateur comme personne douée d’affects et comme professionnel abstrait éclipse l’éducateur comme travailleur et comme citoyen potentiellement maltraité, mécontent, ou révolté. La Charte semble donc établir la possibilité d’une appropriation purement intime, personnelle, détachée et pacifiée, de la fonction professionnelle, mais reste muette quant au potentiel critique des postures et des actes professionnels individuels et collectifs. Parmi les multiples rubriques de la Charte, il semble manquer celle qui éclaire les possibilités qu’auraient les éducateurs, dans l’intérêt des personnes accompagnées, de contester, seuls ou ensemble, de se rebeller contre des partenaires, des hiérarchies, des commanditaires, des politiques publiques, coupables d’actes ou de fonctionnements dangereux, immoraux ou irrationnels.

Cela nous amène à nous demander si l’éducation spécialisée, la prévention spécialisée, peuvent parvenir à former des citoyens conscients, sans se mêler de politique. « Politique » et « partisan » doivent être distingués : l’éthique et la morale du travail social défendent des valeurs d’émancipation sociale, de solidarité collective, d’autonomie individuelle. Des façons de voir la société ; autrement dit, des valeurs politiques. Défendre ce projet de société constitue une prise de position, sauf à admettre qu’on n’est travailleur social que pour le salaire. Il s’agit d’une prise de position puisqu’on est contre les discriminations, contre les injustices, contre les stigmatisations, contre les mépris à l’égard des plus vulnérables. Tout ça est politique sans être partisan (la question n’est pas, à ce niveau, de rejoindre tel parti ou telle organisation politicienne). La Charte ne dit pas comment, concrètement, défendre ce projet de société.

La prévention spécialisée et toute une partie de l’action sociale et médico-sociale sont mises sous pression ; on leur demande entre autres de lutter contre les manipulations sectaires qui mènent à la « radicalisation ». Il faut se demander cependant si le refus de se mêler de politique et de se mobiliser collectivement contre ces attaques faites à nos métiers – voire aux personnes accompagnées – ne revient pas, justement, à mettre les travailleurs sociaux eux-mêmes à la merci des manipulations ? Car si les travailleurs sociaux ne s’occupent pas de politique, la politique s’occupera bien d’eux.

Jonathan Louli, diplômé de sociologie et d’anthropologie, éducateur en prévention spécialisée en banlieue parisienne.

[1] Voir ASH n° 2897 du 13-02-15, p. 15-16.

[2] « Prévention spécialisée en danger ? Un communiqué du CNLAPS », disponible sur le site de l’association : http://www.cnlaps.fr

[3] Voir ASH n° 2903 du 27-03-15, p. 28-31.

[4] « Charte d’éthique professionnelle des éducateurs spécialisés », éditée en 2014 et modifiée pour la dernière fois le 13 janvier 2015. Disponible sur le site de l’ONES : http://www.ones-fr.org/?page_id=120

[5] Jacques Trémintin, « Une charte pour un métier », Lien Social, n°1153, le 11-12-14.

[6] Pour ce qui est des institutions fermées, voir par exemple l’enquête bouleversante du sociologue Christophe Dargère, Vivre et travailler en institution spécialisée. La question de la prise en charge, Lyon, Chronique Sociale, 2014. On peut lire un compte-rendu de cet ouvrage à l’adresse suivante : https://lectures.revues.org/15026

 

 

Commentaires

pourquoi ne voit-on pas encore l'utilité de faire bosser les enseignants et les educ ensemble? cela résoudrait le problème par la complémentarité de leurs missions

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