Le temps des procédures

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Le secteur social et médico-social n’échappe pas aux phénomènes de mode, à l’imposition des méthodes présentées comme universelles dans leur efficacité et qui sous-tendent une certaine idéologie, non énoncée et donc d’autant plus dangereuse.

Ainsi, rapidement après la loi 2002-2, et surtout depuis le décret 2007-975 du 15 mai 2007 fixant le contenu du cahier des charges pour l'évaluation des activités et de la qualité des prestations des établissements et services sociaux et médico-sociaux, l’évidence de l’évaluation s’étant imposée partout comme obligation reconnue, le besoin de repérer les écarts entre ce qui doit être pratiqué et ce qui l’est réellement, vis-à-vis d’une norme énoncée, intègre la culture de domaine qui jusqu’à présent semblait faire appel à des dynamiques de confrontations et de débats plus que d’une culture évaluative des actions réalisées.

Les transformations qui en découlent ne sont pas anodines. Au-delà d’une pénétration  venant poser des indicateurs repérables, il s’agit plutôt d’une profonde mutation qui s’opère, assimilant l’ensemble des actions de solidarité[1] à toutes les autres pratiques professionnelles, de l’industrie aux services, dont  le secteur sanitaire, précurseur des évolutions annoncées pour le secteur social et médico-social, en est le fer de lance.

 

            Les associations gestionnaires, utilisées pour conduire ces transformations, imposent à un rythme quelquefois soutenu un nombre de procédures obligatoires qui viennent définir de manière très précise les relations à l’intérieur de l’organisation. Ainsi, une action repérée se verra décortiquée pour définir, non seulement les acteurs, mais les gestes et interlocuteurs qui leurs sont imposés. Les fiches de poste, de plus en plus précises, se doivent de décliner très consciencieusement le cadre d’activité, les espaces d’intervention de la personne et sa responsabilité. Rentabilité, sécurité, traçabilité, sont les maitres mots qui sous-tendent les actions qui deviennent dès lors évaluables, quantifiables et donc amendables.

Et pour appliquer ces méthodes, les cadres de direction n’ont aucunement besoin de connaissance quelconque de la population concernée puisqu’ils appliquent une gestion rigoureuse du temps et de l’action, mais ils doivent posséder des méthodes de management efficaces pour que tout ce qui est réalisé puisse être compris et modifié « en toute transparence ».

 

Que nous dit le dictionnaire du terme de procédure ? « Marche à suivre, ensemble de formalités, de démarches à accomplir pour obtenir tel ou tel résultat »[2].

Ainsi, les procédures  représentent des formalités, des méthodes, des moyens mis en mouvements. Mais s’en tenir à cette explication serait faire peu cas que dans tout acte il y a une intention. Le « faire » n’est pas un acte gratuit. Les procédures constituent bien une injonction à utiliser un système.

Dans la procédure, le processus décrit devient-il une fin en soi pour rendre les actions en conformité aux lois et aux règles ou cache-t-il une façon de penser les actes professionnels à partir d’une conception et de finalités pas toujours énoncées ?

Il convient donc d’interpeller le sens des démarches mises en œuvre.

Que serait la procédure sans l’éthique qui relève de l’intention ?

L’éthique fait appel à la responsabilité personnelle.

La procédure sans élaboration philosophique et politique vise à la déresponsabilisation de l’individu au profit du savoir appliquer des méthodes définies.

 

L’acte de faire ne peut donc se dissocier de l’intention.

 

Yves Barel, dans « la société du vide »[3] pose les principes d’une société dans laquelle le code devient prédominant « En terme simple cela devient : il est possible de diriger une société sans classe dirigeante. Il n’y a plus de classe dirigeante, il y a seulement des servants du code, c'est-à-dire des exécutants…. ». Est-ce à dire qu’il n’y a plus de pensée ? Y. Barel nous donne encore des éléments de réflexion sur le rapport au code : « …il ne faut pas réifier le code en une sorte de deus machina, capable de fonctionner en complète indépendance de l’action et de la pensée de l’individu et de groupes concrets. Le code est en relation subtile avec le projet, entendu ici comme l’expression chaque fois spécifique de cette action et de cette pensée concrètes : il est une généralisation et une codification de ces projets, il les inspire dans une large mesure, mais à son tour, il en porte la marque et en trahit l’influence. Le code fabrique le projet, et le projet fabrique le code. Le code pose en fait, deux problèmes : celui de sa fabrication et celui de son interprétation.

[...] Le pouvoir, dans cette optique de création et d’interprétation du code, est un phénomène politique. »

 

Le rapport entre les personnes se transforme insidieusement à partir des injonctions écrites à respecter impérativement. Le conflit, s’il existe ne peut porter que sur le respect ou le non-respect de la procédure.

 

Si les actions de solidarité, au sens large ne furent pas toujours pavées de bonnes intentions[4] et si les rapports hiérarchiques furent quelquefois emprunts de relations peu claires, voire sujets à des manipulations complexes, l’attirance pour des méthodes managériales liées à des entreprises visant un profit financier, n’est peut-être pas la solution adaptée aux missions qui leurs sont dévolues.

Il n’est pas anodin de changer de paradigme culturel. Ce qui serait grave ce serait de ne pas analyser la philosophie qu’il recouvre, de vivre comme banales les idéologies sous-jacentes, ou pire, d’imaginer que ces évolutions tiennent de la normalité désormais acceptable, hors toute pensée d’un rapport au monde non énoncé mais néanmoins bien à l’œuvre.

 

            L’ensemble des actions de solidarité (incluant le secteur social et médico-social mais aussi bien toutes les organisations relevant d’un engagement en lien avec l’individu dans la société : œuvres caritatives, projets communaux, …) est bien un acte politique et l’a été de toute éternité, même si Tanella Boni[5], situe plus fortement la solidarité du côté de l’éthique que du politique :

« La solidarité se situe dans le domaine de l’action, plus précisément des relations humaines. Elle est d’ordre éthique bien plus que politique, c’est par sa dimension sociale qu’elle apparaît au grand jour, dans le « vivre ensemble ». Elle concerne tout aussi bien  la vie biologique des êtres humains, que la vie morale et sociale. Car toute réflexion sur la solidarité, sa nature, son sens, ses enjeux, me semble porter sur l’humanité de l’enfant, de la femme, de l’homme concrets, engagés dans des rapports sociaux. En ce sens, « agir par  solidarité » est une manière d’humaniser la vie dans un monde de dette, de don, de distribution et d’aide. Un monde d’inquiétude grandissante pour les plus démunis. Ces mots, comme on pourrait le montrer, désignent, d’une manière ou d’une autre, des rapports de pouvoir dans lesquels il y a des puissants et des faibles. Et, entre puissants et faibles, ce qui est en jeu ne s’exprime pas seulement en termes de domination ou de sujétion mais aussi de connaissance et de reconnaissance, là où l’éthique va de pair avec l’anthropologie et d’autres sciences humaines et sociales, de même qu’avec la politique ».[6]

La culture, qui fait l’objet d’âpres négociations dans le domaine du libre échange international, parvient, avec difficulté toutefois, à faire valoir la dimension profondément politique d’un secteur de service que d’aucuns voudraient laisser à penser qu’il n’est que marchand, comme tout en ce bas monde. Si penser que toute relation humaine peut se réduire à un rapport marchand n’est pas une pensée politique sur laquelle s’appuient les évolutions du monde, c’est faire preuve d’une grave cécité et surdité.

            Les nouveaux outils qui s’installent, dans ce type d’interventions, de manière insidieuse  parce que « naturelle » (vouloir défendre la particularité de la dimension culturelle européenne ne vient-il pas d’être qualifié de « réactionnaire » par la personnalité censée représenter l’Europe sur la scène internationale ?[7]), représentent bien une transformation radicale du rapport entre les personne au sein d’une même société.  Le choix résolument libéral de l’organisation définissant le tissu social permet le glissement progressif du travail social au sens large, engagement de la Nation vis-à-vis de ses citoyens, vers un simple rapport marchand entre les personnes.

Les outils dès lors utilisés doivent être assimilables quelles que soient les actions déployées. Boites de petits pois ou difficultés particulières (ponctuelles ou plus durables, troubles sociaux ou médico-sociaux, accidents de la vie, pauvreté, personnes âgées, …) à gérer peuvent utiliser désormais les mêmes outils de management. De même, les acteurs peuvent aussi être interchangeables puisque, formés dans les mêmes écoles, ils utilisent les méthodes identiques pour répondre aux besoins repérés et pour « manager » des salariés.

Le nombre croissant de candidats sur les postes de direction à l’issue de formations universitaires en master II, conforté par les embauches croissantes des associations pour ces candidats, vient confirmer le fait que ce n’est pas la connaissance du terrain et de la population qui valide une compétence minimale pour accéder à une fonction de responsabilité, mais bien une connaissance parfaite des méthodes de gestion (financière et du personnel) qui définissent la légitimité de l’accès au poste.

            Les procédures représentent bien un élément symbolique de ces mutations. D’ailleurs les emplois de qualiticiens jusque-là réservés à l’industrie gagnent avec gourmandise les associations gestionnaires pour imprimer dans le marbre les relations imposées et les gestes à respecter pour chaque tâche à exécuter (les organismes de contrôle ne s’y sont pas trompées, qui financent sans difficultés ces nouveaux emplois jusque-là incongrus dans l’ensemble des actions de solidarité).

Comment peut-on penser que leur « art » ne se poursuivra pas dans les relations qui s’instaurent entre professionnels et usagers ? Comment peut-on imaginer que la qualité ne passera pas par une codification des relations évaluable (enfin !) entre professionnels et usagers ? Sauf à être licenciés faute de travail une fois arrivés au bout de cet exercice, les qualiticiens développeront, à n’en pas douter,  leur savoir-faire dans tous les domaines de notre secteur. Nouveaux gourous, baptisés, cette fois par l’administration et les gestionnaires, ces professionnels imprimeront de manière définitive  le changement culturel en cours pour faire entrer les actions de solidarité et de santé dans le monde fantastique du commerce mondial, de la concurrence, de la transparence et de l’évaluation conforme aux attentes libérales.

De cette illusion de maitrise naissent les fondements de la nouvelle idéologie qui s’installe.

            Comme dans le domaine culturel, les professionnels doivent s’emparer du sort de leur secteur d’activité pour décoder le sens politique des nouvelles méthodes imposées. Pour ce faire, il est nécessaire que chacun réinvente et réinvestisse son engagement professionnel, accepte d’élaborer une pensée, de mettre en mouvement l’intelligence individuelle et collective et mette cette intelligence au profit du projet.

Prendre exemple de certains dirigeants entrepreneuriaux qui brûlent l’ensemble des procédures de l’entreprise afin de repenser, avec les ouvriers, les nouvelles relations à instaurer au sein des unités de travail[8], pourrait s’avérer salutaire avant de s’enferrer dans des évolutions préjudiciables aux rapports humains et au savoir-faire d’un « secteur » atypique. Les entreprises et l’intelligence de certains dirigeants peuvent offrir des exemples pertinents de recomposition des méthodes de travail.

            Être conscient que l’ensemble des actions de solidarité et de santé représente  un acte politique guidé par une conception du vivre ensemble qui implique autant les acteurs de l’action que les bénéficiaires, permet de réinvestir la responsabilité individuelle de ses actes quotidiens et de mieux l’assumer. Les structures professionnelles supports de ce type d’action  ne sont pas des entreprises comme  les autres. Le choix de s’engager dans les métiers qui la composent, comme au sein des associations qui en définissent les missions ne peut rester neutre, ni détaché de la conception que chacun se fait du vivre ensemble dans la société. Ce grand défi des années à venir ne pourra s’investir que par les acteurs eux-mêmes, professionnels et usagers. Car c’est sans doute dans cette alliance que se redéfiniront et se construiront les actions à venir.

Si des procédures peuvent aider à la fluidité des relations, à la cohérence des actions, à la simplification des temps répétitifs, celles-ci ne peuvent prendre des formes figées qui aboutiraient à un écrasement de la pensée. Imaginer que cette gestion des ressources humaines puisse apporter la maitrise des relations et du travail quotidien, que tout et tous soient conformes aux orientations définies à travers des formes d’action imposées, participe d’un type de rapport entre dirigeant et exécutant rejetant les initiatives, la responsabilité individuelle et le fondement même des actions de solidarité sociale ou de santé qui vise à impliquer chacun dans le but commun d’intervenir au mieux dans l’intérêt de l’usager.

Les professionnels se doivent d’inventer une dynamique de pensée et d’action pour redevenir les acteurs principaux des projets développés. Prendre part aux procédures minimales visant à faciliter certaines situations particulières, mais conserver les espaces d’élaboration de l’analyse et de la réflexion leur maintenant une capacité de pensée collective, d’innovation, de réflexion politique qui intègre les actions à leur finalité sociale.

Les associations, comme leur nom l’indique, se sont fondées sur l’idée que les acteurs de l’organisation se regroupent autour d’idées défendues et mises en œuvre collectivement. C’est dans le partage de la réflexion, de l’analyse, des actions développées que chacun se sent engagé dans une mission commune. Ne pas prendre en compte cette histoire revient à remettre en cause le contrat social et humain issu de la loi de 1901. Lui donner une nouvelle vie au travers l’engagement de chacun des acteurs, pourrait apporter une dynamique constructive inaugurant des formes de relations professionnelles à inventer. Certes, l’histoire n’a connu que peu de moments durant lesquels philosophie politique et actions des professionnels ont communiées comme en fin des années quarante. Les pratiques n’ont pas toujours respecté les projets énoncés et les dérives ont quelquefois été à l’encontre des valeurs exprimées.

Le temps des procédures ne représente pas pour autant une garantie ni une évolution des actions solidaires. Sous couvert de modernisme cette démarche risque fort de développer l’irresponsabilité, le désengagement et l’assimilation de toute action aux relations marchandes entre les citoyens d’une même communauté de vie.  Gageons que l’intelligence prendra le pas sur l’application de méthodes d’ores et déjà dépassées dans les conceptions modernes de l’entreprise et du commerce qui ont pris conscience que c’est dans le développement des potentiels individuels au service de tous que l’avenir se construit. Des valeurs et des savoirs faire que les actions de solidarité devraient puiser dans quelques originalités de leurs fondations.

 

[1] « La solidarité est l’adhésion circonstancielle à la cause ou à l’entreprise des autres. Le terme est généralement employé pour désigner une action généreuse ou bien – intentionnée. De par son étymologie, le mot désigne un comportement in-solidum, c’est-à-dire que les destins d’au moins deux personnes se joignent. Ainsi, être solidaire n’est pas seulement apporter son soutien, mais aussi s’engager avec celui ou celle à qui on apporte sa solidarité ». Le dico des définitions. Fr, définition de solidarité – concept et sens

[2] Grand dictionnaire encyclopédique Larousse.

[3] SEUIL Genève 1984, p.162 163.

[4] Que ce soit dans le domaine des solidarités publiques, privées ou semi publiques, la solidarité a quelques fois fait l’objet d’articles de médias dans la rubrique des faits divers qui ne démontraient pas l’intégrité de certains de ses acteurs.

[5] Tanella BONI, poète,  romancière, essayiste, philosophe  est née à Abidjan (Côte d’Ivoire). Docteur ès lettres de Paris-IV la Sorbonne, elle est professeure des universités et auteure de nombreuses publications.

[6] Tanella Boni, Communication faite à l’occasion de la Journée mondiale de la Philosophie, Rabat, 16 novembre 2006.

[7] Déclaration de José Manuel BAROSO du 17 juin 2013 lors d’un voyage en Grande Bretagne (homme politique Portugais, Président de la commission Européenne).

[8] CF émission 3D de Stéphane Paoli France Inter sur une entreprise de Laguiole, Dimanche 2 juin, 12 h -13 h.

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