Rôle politique des associations et dimension Mouvement : un détour théorique pour analyser autrement

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La société française, comme nombre de sociétés occidentales, est aujourd’hui traversée de courants multiples qui reconfigurent les représentations du politique, au-delà de la matérialisation que constitue le système politique ; l’un des éléments marquants de ce contexte est certainement la diffusion des référentiels marchands à l’ensemble des sphères de la vie publique, de la vie sociale et parfois même de la vie privée. Dans ce contexte, les associations sont questionnées tant de l’extérieur, par ceux qui analysent ou jugent leur rôle, que de l’intérieur, par ceux qui s’y impliquent et attendent d’elles une  réalisation spécifique. Certaines d’entre elles présentent une évolution tendancielle vers la logique gestionnaire et entrepreneuriale, au détriment de la logique sociétale qui a pu les caractériser. Mais il existe aussi des mouvements contraires, par exemple sous la forme d’affirmations politiques de type « plaidoyer », sous la forme plus diffuse de multiples initiatives qui relèvent de l’émulation et de l’expression du terrain, ou tout simplement sous la forme de pratiques volontaristes du projet.  

La question du rôle des associations, au sens noble du politique, suppose de clarifier comment elles contribuent à la « vie de la cité ». Dans une société marquée par l’effacement des repères symboliques antérieurs, phénomène qui touche aussi bien les repères moraux, les repères religieux, que les repères politiques, le rôle politique des associations ne peut-il être abordé par comme capacité à produire des références collectives ? Dans cette perspective, partir du constat de la relativité des conceptions du politique (1), permet d’aborder les différentes acceptions possibles du rôle politique des associations (2) pour étudier enfin comment la dimension « mouvement » peut être considérée comme une forme spécifique de la configuration politique de l’association (3).

1. La relativité des conceptions du politique ?

Analyser le rôle politique des associations suppose au préalable de qualifier le système politique dans lequel elles s’inscrivent. Les réflexions portant sur le rôle politique des associations  semblent parfois construites en référence à un système politique relativement intangible; d’autres approches insistent sur la césure entre la culture politique issue des Lumières, le système politique institué et la scène politique désormais mondiale dans laquelle il est de fait inscrit. Il est d’autant plus intéressant d’étudier comment les acteurs inventent le politique, comment ils produisent des références collectives et ainsi comment les associations peuvent être acteurs du politique et non, seulement, acteurs dans le système politique.

1.1 Quatre sphères pour identifier la logique d’une société

La société peut être abordée comme relevant de quatre sphères distinctes, mais interactives : la sphère économique, la sphère sociale, la sphère politique, la sphère publique et administrative. La sphère économique est celle de la production et des échanges de biens et de services (notamment sur le marché). La sphère sociale est celle des relations sociales et des rapports sociaux. La sphère publique et administrative est celle des administrations et des services à la collectivité. La sphère politique est celle de la production des normes et des conceptions de la vie dans la cité.

Il n’existe pas de conception absolue de ces différentes sphères et de leurs articulations, mais au contraire de nombreuses conceptions, relatives à la culture d’une société donnée, à la discipline utilisée pour l’observer, ou encore à l’idéologie de l’observateur. Ainsi, dans les sociétés d’économie administrée, la sphère publique englobe la sphère économique ; mais elle est un coût (à contenir) dans les sociétés fondées sur le marché. Quant à la discipline, l’économiste privilégiera l’analyse des échanges et des régulations entre offre et demande ; le philosophe étudiera les références morales et les critères de justices, le politologue l’analyse du système politique, le sociologue les relations sociales, etc. L’existence de relations sociales comme domaine à part entière, existant par lui-même, est d’ailleurs une construction récente, liée à l’émergence de la sociologie en tant que discipline autonome, au cours du 19ème siècle ; le  fonctionnement de la société, sa logique, les interactions possibles entre l’individu et le « système » ont fait l’objet de travaux constants des sociologues, qui permettent de qualifier les configurations de la modernité [1].

Ainsi la compréhension d’une société suppose d’élucider une logique, des jeux de systèmes, une idéologie. Pour Alain Touraine[2], par exemple, la société n’est pas un système dont l’équilibre résulte d’une hiérarchisation simple entre valeurs, normes et organisation de la production, mais un ensemble de systèmes, hiérarchisés et interactifs. Il affirme ainsi que toute société, dont une partie de la production est retirée de la consommation et accumulée, est dominée par un conflit de classes: la société n’est pas commandée par des valeurs dont naîtraient directement des normes, mais par un conflit de classes qui appartient à un état de l’historicité. Car une société se produit, s’adapte et fonctionne, par une hiérarchie de systèmes dans laquelle le système d’action historique est le plus élevé. Dans cette approche, l’attitude du sociologue suppose d’adopter une vision critique de l’ordre social : il fait apparaître des rapports, des conflits et des crises,  même et surtout quand ils ne sont pas inscrits dans la conscience des acteurs.

1.2 Les organisations et les institutions comme acteurs hybrides

 

Les acteurs, de même, sont acteurs économiques, acteurs sociaux, acteurs publics et administratifs, acteurs politiques. A ceci près que leurs rôles ne sont ni strictement cernés (par exemple un acteur est rarement uniquement économique), ni strictement référés à l’une des sphères de l’ensemble: l’acteur économique exerce son rôle dans la sphère de la production, mais également dans la sphère des relations sociales et dans la sphère politique; un syndicat, de même, est aussi bien un acteur économique si l’on privilégie l’étude de la sphère de production, qu’un acteur social si l’on privilégie l’étude des rapports sociaux. Un acteur sera principalement économique, principalement politique, …, à partir des différents rôles qu’il tient dans la société et de la dominante qui, éventuellement, en résulte.

Toute organisation ou institution peut ainsi être analysée comme un acteur hybride, à caractériser. Une multinationale, par exemple, serait un acteur économique, social et politique, dont seule la dimension «publique et administrative» serait absente. Une ONG impliquée dans le commerce équitable, et refusant toute implication dans la sphère publique administrative (pas de subvention, pas de prestation de service agréée par une autorité publique) serait également un acteur social, économique et politique. Au-delà des fonctions assumées, ce sont finalement la logique principale qui en résulte et surtout la finalité qui en définit l’orientation et donc la nature même qui permettent de caractériser le rôle de l’organisation ou de l’institution dans la société.  

1.3 Le politique comme un construit social, dans une perspective historique

L’analyse du rôle politique des associations (organisations ou institutions parmi d’autres) ne relève donc pas de l’étude d’un système dans lequel des rôles seraient clairement dédiés (le rôle politique aux élus et aux partis, le rôle économique aux entreprises, le rôle public aux administrations, etc.) ; elle suppose au contraire la recherche des relations effectivement à l’œuvre, dans un système concret donné, relevant d’une culture politique spécifique.

La société française actuelle semble hésiter entre social-démocratie et société de marché : elle conjugue le libéralisme politique (par opposition à l’absolutisme et au totalitarisme), avec un libéralisme économique hybride (où l’intervention de l’Etat demeure importante mais semble finalement de plus en plus dédiée au bon fonctionnement du marché) et enfin avec des politiques sociales qu’il est de plus en plus difficile de relier clairement à l’Etat social, l’Etat providence ou, de manière purement fonctionnelle, à la protection sociale. La culture politique française, comme le souligne Joël Roman[3], est encore teintée par l’idéal des Lumières et par la marque jacobine, alors que d’autres références, multiples, parfois contradictoires, forment les mentalités : décentralisation et mondialisation, culture alter et hyper capitalisme, laïcisation et réaffirmation du religieux ; ces références en tension se « télescopent » aujourd’hui au point de déstabiliser les repères qui permettent à un individu de se situer dans la société : la situation actuelle n’est pas un « intangible » mais un construit social, à inscrire dans une perspective historique.

Ce contexte d’incertitudes suppose d’analyser quelles peuvent être les sources du politique. Or l’invention du politique relève en fait, pour partie, de la production de références collectives. Claude Dubar[4] met en évidence leur relativité, en montrant comment différents processus feront émerger, selon les sociétés, selon les époques, des interactions variées entre identités individuelles et identités collectives. Il explique ainsi comment le « processus de civilisation » analysé par Norbert Elias peut être vu, s’agissant des références collectives, comme un long processus d’individualisation (par effacement des références méta-sociales qui fondaient les sociétés primitives), de laïcisation puis de centralisation étatique par le cadre émanant du pouvoir absolu, se substituant aux cadres des groupes d’appartenance (paysannerie, bourgeoisie, noblesse,...). Le « processus de rationalisation » décrit par Max Weber peut être abordé comme une succession d’étapes qui procèdent d’abord également de l’effacement des transcendances (le magique, le religieux, la morale) pour aboutir ensuite à l’articulation complexe de deux rationalités – axiologique et instrumentale – en vertu desquelles se recomposent les cadres collectifs; les références « sociétaires » que l’individu construit, reconnaît ou adopte de manière plus distanciée, prennent en partie le pas sur les références « communautaires » dont il subissait l’empreinte. Le « processus de libération » décrit par Marx et Engels correspond à une démocratisation de la construction des références collectives, supposées produites, dans la société communiste qu’ils avaient imaginée (mais qui ne s’est pas réalisée) par des individus libres et émancipés.

L’individu, dans l’espace social et politique désormais mondialisé qu’analyse Michel Wieviorka[5], est paradoxalement au cœur de deux logiques contraires : un processus de globalisation, dans lequel se diluent et se démultiplient les références collectives, et un processus de subjectivation, par lequel il affirme ses choix , ses préférences, ses « valeurs » en se reliant à d’ autres, de manière plus volatile, sur la scène de la société mondiale où se renouvellent désormais les références collectives. Les conduites d’historicité, que décrivait à l’origine Alain Touraine en termes de travail de la société sur elle-même, reposant sur des rapports sociaux conflictuels visant à définir la culture de la société et son empreinte sur le système politique et le système de production, se recomposent selon lui pour relever aujourd’hui d’acteurs moraux, « militants exemplaires », portant les valeurs universelles de l’humanisme[6].

2. Rôle politique ou rôles politiques des associations ?

Dans une telle perspective, il est impossible de définir simplement « le » rôle politique des associations. Celui-ci ne peut être analysé que dans le cadre d’un système politique donné, produit d’une histoire, dans un contexte particulier, ici la société française du début du 21ème siècle ; il est par ailleurs relatif aux différents rôles - rôle économique, rôle social - que joue l’association dans cette société.

2.1 L’association, marqueur de la culture économique, sociale et politique d’une société

L’association existe en tant qu’acteur économique, social ou politique selon la place que confère la société à l’auto organisation des citoyens dans les différentes sphères de l’économique, du social et du politique. Comme le montre Pierre Rosanvallon[7], elle est, en tant qu’expression d’une liberté publique, un « marqueur » du libéralisme politique. Comme le souligne Jean-Louis Laville[8], son histoire croise celle du pluralisme en économie, dans la mesure où elle ne peut véritablement se développer sans une reconnaissance effective de l’économie sociale (contre une acception duale, fondée sur le marché d’un côté et l’économie publique, de l’autre). Elle est enfin, comme le montre Joseph Haeringer[9], un marqueur de la question sociale, tant sa place signe les différentes acceptions de la cohésion sociale, du lien social, du rôle de l’Etat et des institutions sociales en matière sociale.

Il est donc difficile de limiter l’analyse du rôle politique de l’association à l’analyse de son rôle dans le système politique stricto sensu, car une telle approche conduirait à aborder comme secondaire la question de sa place dans la sphère économique et dans la sphère des relations sociales, question tout aussi centrale si l’on considère bien le politique comme domaine de la conception de la vie dans la cité.

2.2 La visée politique, au delà d’un rôle dans le système politique 

Etre, à une place assignée, dans le jeu politique ne correspond pas au même rôle que de vouloir peser sur les orientations mêmes du système et l’on peut qualifier différents degrés du rôle politique. Un premier degré peut ainsi caractériser l’association par les fonctions qu’elle remplit dans la société: elle exerce une activité économique dès lors qu’elle propose un service susceptible de répondre à une demande ; elle exerce une activité sociale dès lors qu’elle est le cadre de relations sociales ; elle exerce une fonction politique quand elle occupe une place dans l’échiquier politique. Dans cette première approche, le rôle politique se réduit à celui d’une fonction dans le système politique. L’association est alors un « agent », chargé d’un rôle prédéterminé, dans une conception de la « cité » où le politique relève de l’Etat souverain.

 

Un deuxième degré peut considérer l’association en interaction avec son environnement : cette acception la définit par son rôle dans le système économique, par l’utilité sociale de ses activités, par son action dans et sur le système politique. Dans cette acception, l’association anime un espace public particulier : elle est alors un acteur contributeur, dans une « cité » dont le politique relève de la démocratie plurielle.

 

Conception du politique

Rôle tenu

« Cité »

Fonction assignée

Agent

Etat souverain

Espace public particulier

Acteur contributeur

Démocratie plurielle

Conduite d’historicité

Inventeur créateur

Société en mouvement

 

 

Un troisième degré peut caractériser le rôle politique de l’association comme action sur les orientations de la société : cette acception large du rôle politique de l’association englobe la sphère sociale, dans laquelle l’association assume une visée de transformation sociale au nom de critères de justice sociale, la sphère économique, dans laquelle l’association incarne une conception de l’économie et de sa place dans la société, et la sphère politique, dans laquelle l’association porte une conception de la démocratie. Dans cette troisième acception, le rôle politique s’apparente à une conduite d’historicité, en tant qu’action sur les orientations mêmes de la société.

 

2.3 Les limites de la généralisation

Etudier les rôles, plutôt que le rôle politique des associations s’impose d’autant plus que le nombre d’associations et leur diversité rendent difficile l’affirmation de généralités au sujet de leur place dans la société française. Différentes classifications ont été proposées par les observateurs du milieu associatif. Celle de Viviane Tchernonog[10], basée sur le traitement d’une enquête à partir d’un échantillon représentatif, estime le nombre d’associations en France à 1.100.000, leur poids économique à 59 milliards d’euros (soit 3,5% du PIB), leurs salariés à 1.050.000 ETP, leurs bénévoles à 14.000.000, qui réalisent un volume de travail d’environ 935.000 emplois en ETP.

Cette étude distingue 3 types d’associations. Les associations de type A, dont le projet est articulé à l’action publique (15% des associations, 82,7% des ressources totales, 23,2% du volume de travail bénévole), sont d’abord celles du secteur des établissements et services sanitaires et sociaux ; avec également les colonies, les OGEC, les centres de formation, les associations d’insertion ; ou encore, pour la culture, les MJC, centres de congrès, théâtres, musées, conservatoires ; également les équipements sportifs ; ou enfin les syndicats d’initiative, offices du tourisme, centres de gestion des transports locaux, agences de développement économique, etc. Leurs budgets sont importants et principalement alimentés par les financements publics.

Les associations de type B, dont le projet présente un fort contenu militant (29% des associations, 4,9% des ressources totales, 27,4% du volume de travail bénévole), recouvrent plutôt le secteur humanitaire ou la défense des droits et des causes (associations de quartier, d’habitants, de copropriétaire, de défense du cadre de vie, des parents d’élèves, des anciens combattants, de défense de l’environnement). Leurs budgets, souvent limités , sont alimentés pour l’essentiel par les cotisations et les dons.

Les associations de type C, associations de membres orientées vers la pratique d’une activité (56% des associations, 12,4% des ressources totales, 49,4% du volume de travail bénévole), souvent jeunes et fonctionnant à partir de travail bénévole, recouvrent les petites associations sportives et culturelles, de loisir ou de vie sociale de type amicale. Elles ont exceptionnellement recours à l’emploi salarié et utilisent des budgets limités. 

Il existe à l’évidence des logiques différentes, dont cette typologie permet de prendre la mesure. Le rôle d’une association diffère selon le secteur auquel elle appartient, selon son activité, son organisation, sa gouvernance, son inscription dans la société, son encastrement dans les politiques publiques, etc. Il n’existe donc pas un rôle politique des associations, mais différents rôles politiques, relatifs à leur arrimage à la sphère sociale, à la sphère économique, à la sphère publique et administrative, à la sphère politique.

2.4 Replacer au centre de l’analyse la dimension instituante et la conception du bien commun que révèle la « mécanique associative »

L’action dans la société relève de conceptions propres à l’association, qui vont inscrire le projet dans une perspective plus ou moins ouverte du rapport à l’environnement, dans une visée plus ou moins transformatrice de l’ordre social : la signature politique d’un projet d’association est l’adoption de valeurs, de critères de justice, de conceptions de la société.

L’institution, au sens de démarche instituante, est, selon Salvador Juan[11], la double dynamique d’internalisation des enjeux sociétaux et d’externalisation de la volonté de changement au nom des idéaux associatifs. Elle suppose une régulation entre l’espace public particulier et l’espace d’activités. La capacité à instituer est ce qui signe le rôle politique de l’association. L’affirmation d’une logique politique suppose que la finalité prime sur l’organisation des activités : le projet-activités est référé au projet-finalité. Une activité de soin, par exemple, peut être abordée simplement comme un service (la relation, le soin, le « care »), ou comme l’inscription dans une politique publique (la santé publique) ou bien encore, au troisième niveau, comme une orientation pour la société (la lutte contre les inégalités dans l’accès aux soins).

Autrement dit le rôle politique, dans la mécanique associative, relève d’une logique d’institution et de régulation entre institution et organisation. La gouvernance est le nœud par lequel se régulent les rôles respectifs du projet finalité et du projet activité, l’un, si l’association a une essence politique, primant en principe sur l’autre. Cette dimension instituante exprime une conception du bien commun qui relève principalement, dans la mécanique associative, des interactions entre acteurs, de la culture, du projet et du rapport à l’environnement. Les interactions entre acteurs traduisent des mécanismes de socialisation que nourrit la culture (comme une offre identitaire instituante) ; la culture est elle-même construite par les projections identitaires des acteurs. De la coopération de ces derniers résulte un projet, que la culture légitime (reconnaît comme juste, ou valeureux »)[12]. Celui-ci est politique dès lors qu’il vise à agir dans la société. Cette action dans la société suppose que l’association se relie à d’autres, dans l’action collective. L’essence du politique ne relève de la volonté d’agir dans la société et de la finalité qui porte cette action.

En fait si, juridiquement, l’association unit simplement ses membres «dans un but autre que celui de partager des bénéfices», rien n’est dit a priori de ce but, qu’il reste donc à qualifier. Le droit français a par exemple inventé les notions d’utilité sociale et d’intérêt général pour caractériser les conceptions plus ou moins ouvertes et plus ou moins altruistes du « bien commun » qu’incarne l’association. Centré sur l’intérêt de ses membres (par exemple un club de pêche), il est un «petit» espace public particulier dont la logique, en tant que principe d’intelligibilité de l’action, demeure de type privé ; son utilité sociale est limitée à un collectif. Tourné vers  l’extérieur, voire totalement altruiste (par exemple une ONG), le projet est ouvert, l’utilité sociale est apportée plus largement à la société, il est alors question ²d’intérêt général², si l’on adopte le vocabulaire juridique; la logique est « publique » et l’espace public particulier participe plus largement de la démocratie plurielle. Porteur d’une volonté de transformation sociale, de construction des orientations de la société, l’espace public particulier se rapproche alors du mouvement social.

3. La dimension Mouvement comme forme spécifique de la configuration politique

3.1 Les multiples logiques de l’action collective

Comme le rappelle Daniel Cefaï[13], l’action collective ne relève pas nécessairement de l’altruisme. Elle peut, selon les « cités » auxquelles les acteurs se réfèrent, relever de l’action rationnelle pour la défense d’intérêts ou de l’alliance pour la défense de positions (« cité » des marchés, des entreprises) ; ou bien, dans une autre logique, de débats, de disputes et de controverses (« cité » de la démocratie délibérative et participative) ; ou encore de la coopération fondée sur des projets culturels et identitaires (« cité » des nouveaux mouvements sociaux). La logique de l’action collective dans l’association, ce sur quoi elle repose et ce qu’elle vise, signe son rapport au politique et en quoi elle recouvre, éventuellement, une dimension de mouvement.

Cette dimension de Mouvement dans l’association peut être abordée comme la capacité à s’inscrire dans une dynamique de transformation de la société. Mais cette capacité est relative, partagée avec d’autres acteurs collectifs, peut-être plus modernes, en tous cas plus visibles aujourd’hui. En effet les courants et les acteurs collectifs de la transformation sociale sont nombreux et l’association ne peut aujourd’hui prétendre être ²la² figure du mouvement de la société. Ce sont d’ailleurs plutôt les nouveaux mouvements sociaux, étudiés notamment par Geoffrey Pleyers[14], inscrits sur la scène mondiale, porteurs de causes universelles comme les droits de l’homme, la diversité, l’écologie, capables d’agir ponctuellement à grande échelle comme de se dissoudre pour se  resituer face à de causes locales, qui incarnent ce mouvement de la société.

3.2 Etudier la place du Mouvement dans les associations

Comme dans la configuration «politique», la dimension de Mouvement suppose d’abord que l’institution prime sur l’organisation ; la structure socioprofessionnelle relève donc d’une rationalité axiologique qui prime sur la rationalité instrumentale ; la gouvernance assure cet équilibre de l’ensemble et la primauté de l’institution sur l’organisation. Mais la dimension Mouvement suppose en outre que la logique de l’institution soit organisée par un projet de transformation sociale, que l’on peut rapprocher des conduites d’historicité décrites par Alain Touraine. Sa culture repose sur des critères de justice sociale, qui sont en capacité de remettre en cause l’ordre social, les normes, le système existant, pour proposer une conception alternative ; la dimension Mouvement suppose ainsi la capacité à assumer critique sociale et invention de la société. Cette créativité culturelle repose sur des interactions entre acteurs fondées sur la militance, l’implication engagée et la mobilisation des parties prenantes. Le rapport à l’environnement relève d’un projet porteur d’une visée de transformation sociale, du projet d’une société à construire (par opposition à une volonté d’influence afin d’améliorer une position économique ou politique) ; il repose sur une culture affirmant une conception propre de la société considérée comme un bien commun. De nombreux réseaux ou associations dans la mouvance altermondialiste s’inscrivent dans cette logique, avec des projets traduisant effectivement une culture « alter » référée aux valeurs de l’utopie, de la résistance et de la solidarité, est selon cette approche une figure de l’association portant une dimension de Mouvement.

Cette acception du « Mouvement » emprunte à Alain Touraine la capacité à inventer les orientations de la société et à agir (voire à lutter) pour obtenir leur prise en compte, alors que différents acteurs promeuvent d’autres logiques. Elle s’en éloigne dès lors que n’est pas posée la condition d’un conflit de classe (que les associations ne peuvent d’ailleurs incarner compte tenu de la diversité de leurs profils d’activité et de leurs parties prenantes - intervenants bénévoles, salariés, administrateurs, destinataires, …- dont les intérêts ne peuvent être aisément unifiés).

 

Projet 

Transformation sociale

Culture

Justice sociale, création et promotion de références humanistes

Interactions entre acteurs

Militance, mobilisation des parties prenantes, action engagée

Structure socioprofessionnelle

Rationalité axiologique primant sur rationalité instrumentale

Rapport à l’environnement 

Intérêt général, action désintéressée : la société comme un bien commun

 

Mais Alain Touraine n’est-il pas finalement lui-même revenu en 2010, dans « Après la crise »[15] à une acception moins extrême du mouvement de la société (qui ne se résume pas à la configuration du Mouvement social défini dans les années 1970) ? La question est alors de savoir comment l’association participe au mouvement de la société et non de vérifier si elle relève  du mouvement social Tourainien. Dans cette approche, la conduite d’historicité est la création et la promotion de références collectives, visant la transformation sociale.

Pour reprendre la classification de Viviane Tchernonog, les associations-Mouvement ne sont-elles  pas probablement plus souvent issues des associations « de type B, à fort contenu militant », que des associations « de type A, articulées à l’action publique » ? Peuvent-elles émerger  des associations « de type C, associations de membres dédiées à la pratique d’une activité » ? Leur principal ressort est en tous cas la militance de leurs membres et l’engagement de leurs parties prenantes, dont la contribution au Mouvement ne peut être analysée en termes de rôles statutaires (celui de l’administrateur, celui du bénévole, …) mais relève d’une subjectivité que l’individu affirme, entre autres, dans l’association[16] Autrement dit le Mouvement, comme expression de la mobilisation de Sujets engagés, ne peut être enfermé dans la structure de l’association : il la traverse et la déborde, pour prendre appui sur les acteurs multiples - individus, collectifs informels, associations, innovateurs divers, ….- par lesquels il se propage.

3.3 Le Mouvement, miroir pour l’action collective des associations ?

De même qu’elle signe une acception spécifique du rôle politique de l’association, la dimension Mouvement signe le rôle des organisations collectives d’associations. Les stratégies à l’œuvre et les visées sont diverses et semblent traduire selon les cas des  projets d’augmentation d’influence politique et de poids économique, ou des projets d’investissement collectif et d’innovation, ou encore des projets collectifs pour la construction de la société vue comme un bien commun, etc. La visée et la forme de l’action collective semblent un enjeu essentiel pour l’avenir des associations et leur rôle dans la société.

Ce rôle collectif des associations dépend, à la source, du mandat qu’elles reçoivent pour cela de leurs membres et donc de la volonté de ces acteurs de peser ensemble, au-delà de leurs différences ou dissensions, dans le sens d’un projet commun. Ce projet contribue au Mouvement de la société s’il vise à en construire les orientations. La dimension Mouvement de l’association individuellement considérée et la dimension Mouvement d’une organisation collective d’associations sont en interaction : l’affirmation collective d’une intention politique conditionne la possibilité pour les associations de résister aux courants qui les « rabattraient » à la fonction d’entreprises prestataires de services ; dans le même temps, des associations effectivement porteuses d’un bien commun conditionnent la possibilité pour l’ensemble des associations impliquées de jouer un rôle politique autre que de lobby, à savoir de construire une action collective dans l’intérêt général (et non une action corporatiste pour promouvoir des intérêts particuliers).

Dans un contexte d’incertitudes et de recomposition du paysage associatif, plusieurs évolutions des fédérations ou autres formes d’actions collectives sont concevables et la dimension Mouvement n’y est pas nécessairement présente. Selon un premier scénario, les associations sont tirées vers la logique d’entreprise prestataire; leurs fédérations deviennent, de fait, plus spécialisées techniquement et plus efficaces en tant que lobbies défenseurs d’intérêt : la logique de la fédération devient celle du syndicat professionnel. Un deuxième scénario assigne au collectif un rôle hybride, de « prestataire intermédiaire », offrant à ses membres un service de qualité et limitant son rôle politique à une fonction de médiation. Un troisième scénario, « de Mouvement », tablant sur l’engagement et la militance réaffirmés, conduit les fédérations sur le terrain d’une analyse sociale et d’une action politique plus offensives. La dimension « Mouvement » de ces collectifs relève de leur capacité à être autre qu’un stratège, plus qu’un médiateur, pour être un inter-acteur, reliant des valeurs énoncées et une pratique qui leur est référée, en capacité d’animer un espace public particulier, de co-produire, d’incarner et de porter une culture associative dans l’espace public général. Cette « plate forme Mouvement » suppose aussi des coopérations multiples avec les autres acteurs de la même mouvance dans la société : collectifs informels, acteurs en réseau, ….

3.4 Les associations et la diversité des acteurs du mouvement de la société

L’observation du milieu associatif met en évidence des acteurs multiples, dont les activités, les buts, semblent très différents. Malgré les opérations « de plaidoyer » à ce sujet, c’est à dire au-delà des discours, il est probable que le monde associatif ait à assumer une démarche de clarification de la place et du rôle qu’il entend tenir dans la société. Et ce d’autant qu’il existe, de fait, de nombreux mouvements, dont le monde associatif organisé n’a semble-t-il ni l’initiative, ni le monopole. Certes différentes initiatives émanent du monde associatif, par différents canaux : réseaux fédératifs (par exemple les initiatives de la CPCA), de « think tanks » associatifs (comme la démarche « Faire ensemble 2020 » de la Fonda) ou encore d’initiatives citoyennes (avec le « Pacte civique » lancé autour de personnalités emblématiques comme Jean-Baptiste de Foucauld). Mais au-delà du monde associatif, les collectifs informels (comme les Indignés) constituent une figure emblématique qui contraste avec l’image d’une partie du monde associatif, marqué par la configuration gestionnaire, la dominance des logiques stratèges, l’intégration des référentiels marchands. Alors que les mouvements « alter » agissent au plus près des causes qu’ils défendent, que de nouveaux mouvements globaux s’inscrivent de manière à la fois concrète et volatile sur la scène mondiale, l’association ne semble pas la forme idéal-typique d’expression de la société civile, mais une forme d’expression parmi d’autres.

La forme de l’action collective est donc en question. Le courant auquel elle se réfère l’est tout autant : en effet, l’affirmation d’une dimension Mouvement suppose de s’identifier par une idéologie, au sens de système d’idées référées à une conception de la société. Les courants en présence sont multiples : celui de l’entrepreneuriat social fait primer l’innovation et la capacité à entreprendre autrement, pour lutter contre la crise et les excès du capitalisme ; celui de l’économie sociale met en avant le pluralisme en économie ; celui de l’économie solidaire conjugue l’économie plurielle et la visée solidaire ; celui de l’associationnisme relie démocratie plurielle, économie plurielle et fondement solidaire de la société ; les mouvements « alter » mobilisent la société civile planétaire et reformulent les principes humanistes pour en faire la référence transcendante d’une société dont le devenir ne peut désormais être porté que dans une approche globale.

*

Quelle est, finalement, la place des associations et leur rapport au politique et au mouvement de la société ? L’image du corps intermédiaire parfois utilisée pour les qualifier semble un concept marquant de l’émergence de la démocratie et de son installation entre le 18ème et le 19ème siècle. Pour le 20ème siècle, une « image conceptuelle » plus opérante pourrait être celle de la tension entre démocratie représentative et démocratie participative. Pour le début du 21ème siècle, peut-être pourrait-on privilégier l’image de la « société civile en mouvement » afin de mieux rendre compte d’une société où les conceptions du politique sont en profonde évolution.

Alors que les initiatives et formes d’expression de la société civile semblent se démultiplier et se reconfigurer, leurs courants signent des conceptions différentes et sont autant de perspectives par rapport auxquelles la « signature » politique du monde associatif semble à clarifier. La démarche sociologique permet en tous cas de mettre à jour les « principes d’intelligibilité de l’action » qui signent le rôle réel des associations, au-delà des discours par lesquels elles se décrivent et des statuts formels dans lesquels elles s’inscrivent : les questions critiques par lesquelles se révèle leur véritable logique sont les interactions et les mécanismes de socialisation qu’elles révèlent, la culture qu’elles incarnent, le projet qu’elles portent collectivement, le rapport qu’elles instaurent avec leur environnement. Et si le rôle politique d’une association, d’un collectif informel (ou de toute organisation finalement) peut être caractérisé par la capacité à « instituer », la dimension de Mouvement suppose en outre la contribution à l’action de la société sur elle-même, autrement dit la visée de transformation sociale, ou la « conduite d’historicité », selon la perspective d’Alain Touraine. La dimension de Mouvement suppose, autrement dit, une capacité à innover, générer le sens, mobiliser et fédérer, agir avec d’autres, pour construire la société considérée comme un « bien commun ».

Dans cette perspective, les « leviers » d’une réaffirmation du rôle politique et de la dimension de Mouvement des associations de solidarité sont probablement à rechercher dans le point d’appui que représente la militance de leurs différentes « parties prenantes », au-delà des statuts et des rôles formels, dans l’affirmation d’une culture du non lucratif de solidarité, dans les relations instaurées avec les autres acteurs qui portent le Mouvement de la société. Quelle sera, demain, leur « empreinte » sur la société ? La question semble aujourd’hui entièrement ouverte.

 

Christine Chognot

 



[1] Martuccelli, Danilo, « Sociologie de la modernité, L’itinéraire du XXème siècle », Folio, essais, Gallimard, 1999.

[2] Touraine, Alain, Pour la sociologie, Points Seuil, 1974

[3] Roman, Joël, Chronique des idées politiques contemporaines, Bréal, 2009

[4] Dubar, Claude, La crise des identités, l’interprétation d’une mutation, Le lien social, PUF, 2010

[5] Wieviorka, Michel, Neuf leçons de sociologie, Pluriel, 2010

[6] Touraine, Alain, Après la crise, Seuil, 2010

[7] Rosanvallon, Pierre, Le modèle politique français, Points Seuils, 2006

[8] Laville, Jean Louis, Politique de l’association, Seuil, Economie Humaine, 2010

[9] Haeringer, Joseph, La démocratie, un enjeu pour les associations d’action sociale, DBB, 2008

[10] Tchernonog, Viviane, Le paysage associatif français, mesures et évolutions, Juris Associations Dalloz, 2007

[11] Juan, Salvador, Conférence Master « Fonctionnements associatifs » Sciences Po 03 07 2009

[12] Ce schéma d’analyse (voir figure ci-avant) reliant l’institutionnel et l’oganisationnel est issu de la méthode d’analyse sociologique de l’association, Master Sociologie de l’association et action dirigeante, Sciences Po Formation continue, Laville Jean-Louis, Buccolo Elisabetta, Frère Bruno, Haeringer Joseph, Traversaz Fabrice

[13] Cefaï, Daniel, Pourquoi se mobilise-t-on? La Découverte, Mauss, 2007

[14] Pleyers, Geoffrey, Les défis du Forum Social Mondial 2009, La vie des Idées 28 janvier 2009

[15] Touraine, Alain, Après la crise, Seuil, 2010

[16] Voir en ce sens Bernard Cavat « La mobilisation des ressources humaines du secteur associatif au cœur des stratégies de transformation sociale».

 

Commentaires

Bonjour chère Christine En lisant ton texte et ta bibliographie je constate que l'analyse théorique de l'action et des pratiques sociale à beaucoup évoluée. Bonne continuation. Jean Afchain.

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