Sens de l’intervention sociale*

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La crise a frappé brutalement en 2008 les économies mondiales. Les stratégies d’adaptation politique ont été différentes selon les pays. En France, cette crise n’a pas interrompu le déploiement, pendant plusieurs années, d’une logique libérale qui est venue bouleverser les cadres de l’action sociale. Les tentatives de résistances électorales, portant aux pouvoir en 2012 les démocrates sociaux dans des pays comme la France ou les Etats-Unis, pourront-elles infléchir le contexte global de l’intervention sociale ? Ou bien celui-ci restera-t-il durablement marqué par ces approches néolibérales ? Celles-ci n’ont-elles pas réussi, en effet, à pénétrer, d’une certaine manière, dans la boîte noire des systèmes administratifs de l’ensemble des pays industrialisés. Elles façonnent de nouvelles cultures, de nouvelles postures des agents de l’Etat et de ses collectivités. Les logiques de la solidarité s’en trouvent fortement interrogées[1].

 

Aujourd’hui l’Etat français cherche à impulser une nouvelle vision, un nouveau projet pour la République. L’acte III de la décentralisation ou le projet de Loi sur l’Economie Sociale et Solidaire remettent au premier plan le rôle des corps intermédiaires. Les associations, acteurs majeurs de l’action sociale et médico-sociale dans notre pays, ne se voient plus considérés comme de simples prestataires de service. Le discours sur la concurrence est remplacé par une discours sur la coopération et la participation. Les Politiques publiques sont renvoyées à une logique d’intérêt général nécessitant, pour être conduites avec efficience, des méthodes nouvelles de contractualisation et d’évaluation partagées par tous les acteurs. En  dépit de ces orientations qui attendent encore leurs traductions concrètes, il n’est pas inutile de revenir sur les effets  très déstabilisateurs des politiques récentes sur les cultures professionnelles de l’intervention sociale. Cela pour poser les forts enjeux d’une réaffirmation collective et politique, aujourd’hui, du sens de cette intervention.

 

La solidarité interrogée

 

- Ainsi, a-t-on pu constater partout une quasi disparition de l’Etat providence et donc d’une solidarité conçue à la manière d’un engagement inconditionnel de la société en direction de tous ses membres. La société providence repose désormais sur la négociation généralisée des intérêts privés au sein de l’espace public. La solidarité devient, elle-même, enjeu de négociation.

- On constate, par ailleurs, la domination du modèle marchand sur l’ensemble des rapports sociaux : logique consumériste reposant sur la généralisation du modèle de l’entreprise ; tout se négocie, tout se contractualise ; seul le droit régule.

- c’est enfin la substitution du risque au travail en tant que paradigme dominant. Le filet protecteur repose sur la mutualisation assurantielle pour tous ceux qui contribuent à l’utilité sociale et à la production des richesses. Pour les non-contributeurs, elle devient assistantielle et compassionnelle, tout en se teintant d’un procès culpabilisant à l’égard de ceux qui n’auront pas su saisir leur chance.

 

Inutile de préciser qu’une telle mutation interroge l’ensemble des professions sociales nées pour l’essentiel de la grande transformation intervenue au milieu du XXème siècle, décrite notamment par Karl Polanyi[2]. Il fallait trouver une issue favorable à la première mondialisation économique et à la dérégulation des rapports sociaux qu’elle avait entraînée au XIXème puis au début du XXème siècle : avec comme conséquences désastreuses la grande crise économique, le ravage des guerres mondiales et l’instauration de la terreur fasciste et totalitaire. Les Etats-Nations instaurent donc, après la seconde guerre mondiale, sur la base d’un fort volontarisme économique et politique, une nouvelle vision des sociétés. Ils interviennent fortement dans l’économie qui devient un levier de transformation. Ils institutionnalisent en particulier des régimes de solidarité pour tous sur la base d’une forte implication de l’Etat. C’est au cours de cette période où triomphe l’économie keynésienne, que vont se structurer les bases de nos institutions solidaires et se forger les grandes professions sociales. C’est dans ce contexte que sera créé, entre autres, en France, il y a un peu plus de quarante ans, l’ensemble des diplômes qualifiant les nouvelles professions sociales : assistant de service social, éducateur spécialisé, animateur socioculturel…

 

Depuis la fin des années 70, dans l’ensemble des pays développés, une nouvelle « grande transformation » est à l’œuvre, soudain elle-même questionnée par la crise qui nous frappe avec un regain d’ampleur depuis 5 ans. De nouveau triomphe la libération du marché, la mondialisation de l’économie. C’est le règne de l’utilité, de la concurrence et de l’intérêt. Les transformations technologiques donnent une puissance incomparable à cette nouvelle libéralisation de l’économie de marché.

Les grands équilibres de la solidarité sont réinterrogés. La fin de l’Etat-Providence marque notamment le partage entre les individus selon qu’ils contribuent ou non à l’utilité sociale et à la richesse nationale : aux contributeurs, le maintien d’un principe assurantiel impliquant une réciprocité entre égaux ; aux non-contributeurs, le développement d’un principe assistantiel. Celui-ci est assorti d’une sorte de bipolarité : d’une part compassionnelle et, d’autre part, conditionnelle. Au fond une partition selon une logique de responsabilité ou d’excuse de responsabilité pour les acteurs qui ne pourraient contribuer, de manière objectivable, à la production de richesses et à l’utilité sociale.

 

Toutes les professions sociales ont été touchées par le développement de cette vision foncièrement utilitariste. Elles ont vu rapidement déplacés,  par des textes législatifs qui se succédaient à rythme intense, les objectifs qui leur étaient fixés. Le mot d’ordre est désormais à la responsabilité de l’acteur, de l’usager. Des droits opposables lui sont reconnus et se multiplient. Les limites à ces droits également. Celles-ci se traduisent par un renforcement des politiques d’enfermement, d’expulsion, ou de suppression des prestations.

En quoi cette transformation affecte-t-elle de manière spécifique les métiers du social ? Y-a-t-il là une évolution inéluctable ? Quelles sont les marges de manœuvre? Quelles sont les zones de résistance mobilisables ?

 

 

Nouveaux enjeux des métiers du social dans un contexte néolibéral 

                                                                                     

Avec l’inversion des logiques de la solidarité c’est l’ensemble de la problématique des métiers qui se déplace. Elle se caractérisait par une fonction médiatrice entre un corps social relativement structuré et ses exclus. Il s’agit désormais, pour les intervenants sociaux, de passer à une fonction favorisant l’intériorisation par chacun des compétences requises pour s’intégrer dans le vaste jeu d’interactions sociales sollicitant sa responsabilité croissante.

L’ensemble du corps social se pose désormais en grand éducateur ! Les pouvoirs publics en revendiquent la principale expression même s’ils doivent encore travailler sur les règles pédagogiques requises pour cette mission. La gouvernance citoyenne constitue la nouvelle donne !

Dans cette société à haute responsabilité, les contraintes et les règles fixées dans le cadre du droit commun suffisent généralement à inciter le plus grand nombre à s’y exercer dans son propre intérêt comme dans celui de tous. Cette logique est particulièrement adaptée, bien sûr, au cadre du travail, ce dernier étant facteur de ressources pour l’individu, de plus-value pour l’entreprise, de dynamisme pour l’économie.

 

Mais un nombre croissant de personnes se trouvent déclassées et disqualifiées dans ce processus de responsabilisation et d’implication généralisées. Pour des motifs parfois de compétence, par rapport aux exigences sans cesse plus fortes du monde du travail. Mais, le plus souvent, pour les limites subjectives et les souffrances individuelles, familiales et sociales générées par cette sollicitation permanente et systématique de chacun en termes de ressources et d’engagement. Cela, y compris dans la sphère de la vie privée.

Le travailleur social, lui-même, n’échappe pas à cette exigence renouvelée d’implication personnelle, de subjectivation de sa pratique, d’engagement relationnel, de vérification procédurale de la pertinence de son action. Il connaît le poids de la responsabilisation croissante exigée. A ce titre, ne se trouve-t-il pas logé à la même enseigne que l’ensemble des salariés attendus dans leur capacité de contribuer à la réussite de leur entreprise, de leur association ou de leur administration ?

 

Que dire du contenu même de l’action sociale? De sa finalité et des personnes qui se trouvent visées par elles ? Il faudrait, bien sûr, entrer là dans chaque spécificité de publics, de populations concernées par tel ou tel type de carence, de handicap.  Mais d’une manière générale, on peut dire qu’on assiste à la redéfinition même de ces publics autour, là encore, des notions de responsabilité, d’implication personnelle, d’engagement à contribuer volontairement au dépassement de leurs difficultés. Ils sont aussi convoqués à devenir acteurs du projet global de société dont le succès dépend de l’intégration par chacun des  règles de bonne conduite.

Précisément, c’est l’intégration qui est d’abord recherchée. L’intégration qu’on pourrait dire ordinaire. Sans la médiation d’un professionnel spécialisé. Ou du moins, une médiation qui soit la plus limitée et la plus effacée possible. Le cadre général du droit opposable reconnu à chacun de bénéficier d’une prestation (logement, intégration scolaire, activité) devrait suffire pour l’essentiel. C’est autour de cette aptitude juridique à pouvoir bénéficier d’un droit opposable, donc légitime, que se reconfigure toute une définition des publics de l’action sociale.

Il y aurait donc d’un côté les personnes en voie d’intégration positive et pour lesquels les dispositifs ordinaires d’intégration devraient se révéler globalement satisfaisants. Quitte à les aider à mobiliser mieux encore leur capacité de faire valoir leur droit opposable : le droit d’asile, le droit au terrain pour les gens du voyage, l’offre d’emploi, le logement, le droit à l’éducation en milieu ordinaire, au transport... Mais dans le même temps,  et cela peut d’ailleurs s’appliquer aux mêmes publics, on a pu assister à un renforcement de l’ordre public à faire respecter la loi et à l’appliquer à ceux qui ne sont pas fondés à faire valoir de manière légitime leurs droits. Ou bien qui tentent de le faire sur un mode illégitime : expulsions des sans-papiers, des voyageurs dans la mesure où ils ne s’installent pas dans les terrains prévus pour eux à cet effet ; enfermement des délinquants récidivistes ; suppression des allocations familiales ou indemnités chômage pour ceux qui n’ont pas su saisir leur chance d’une éducation parentale ou d’un emploi proposé… Certaines de ces mesures ont été abandonnées au cours de l’année 2012. Mais on voit bien que la prééminence du Ministère de l’Intérieur ne relève pas davantage désormais d’une politique de droite ou de gauche… Elle est au cœur de l’action de l’Etat.

 

Tout cela s’inscrit dans une double logique d’intériorisation à la fois du droit légitime et de la sanction légitime reposant sur l’acceptation par tous des règles fixant le grand ordonnancement sociétal. Il y a derrière cette approche une vision avant tout utilitariste qui repose pour l’essentiel sur ce paradigme exclusif de l’intérêt fondant le nouvel ordre économique. Le système, sa performance, sa réussite, au sens de l’intérêt marchand global, reposent sur l’implication de chaque acteur. Celui-ci est perçu comme un être fondamentalement « intéressé » : il se trouve réduit à la seule logique de la recherche de son propre intérêt.

Les pouvoirs publics garantissent les conditions de réalisation de ce dernier pour autant qu’il soit orienté vers la recherche de l’intérêt global, c'est-à-dire de la performance économique d’ensemble. Mais ils affirment dans le même temps leur volonté d’exclure des mêmes garanties tous ceux qui, délibérément, manifestent leur incapacité ou leur refus de s’inscrire dans cette dynamique d’ «autoréalisation » d’eux-mêmes.

Bien sûr les intervenants sociaux, selon les publics auprès desquels ils interviennent se voient renvoyés à des réalités relativement paradoxales. Il y a désormais un super agent social, l’Etat, qui surdétermine, non seulement l’auto-évaluation de leur action, mais encore supervise la bonne pratique des usagers selon qu’ils jouent ou non le jeu de leur propre intérêt bien compris, qui est au final celui de l’économie globale. Il n’est pas question, de payer, de soutenir, d’intégrer indéfiniment et à fonds perdus ! C’est ainsi, à l’aune de ces nouveaux critères, que se déterminent l’engagement et les limites de l’action sociale.

 

Le travail social ne saurait plus jouer sur le registre d’une modélisation de l’extérieur, ou sur un code de valeurs à transmettre ou bien sur une contrainte comportementale à exercer, aussi stimulantes et positives fussent-elles ! De nouvelles institutions, de nouvelles lois ou de nouveaux métiers sont en train, ou prendront progressivement le relais de cette approche adaptative de la socialisation.

L’intervention sociale est clairement située désormais dans la visée d’une appropriation subjective par les usagers de leur inscription dans le contexte d’une société de coproduction interactive : interactions dans le champ relationnel, dans le cadre de la famille souvent recomposée, d’une insertion professionnelle toujours relative et sous caution d’une adaptabilité sans cesse à travailler … le tout créant les conditions générales d’une intégration sociale toujours à remettre sur le métier.

A ce jeu là, bien des usagers sont fatigués, exclus, perdants, démissionnaires. Ce qui n’est pas sans répercussion sur les professionnels du social eux-mêmes, parfois eux aussi confrontés dans leur vie personnelle aux mêmes interrogations existentielles, aux mêmes troubles relationnels, aux mêmes impasses.

Que faire de ce noyau de subjectivation de plus en plus souvent en panne, tant du côté de l’usager que du côté de l’interaction usager-professionnel ? Sur quel fondement assuré pourrait s’appuyer le professionnel du social pour exercer son métier ? Pour continuer à se battre autrement qu’avec les seules armes de la psychologisation et de la compassion, face à des désastres humains de plus en plus criants dont il perçoit parfaitement que le sujet qui lui fait face n’est que la victime souffrante ? La société n’aurait-elle rien de plus à demander aujourd’hui à ses citoyens qu’une implication, une responsabilisation et un engagement  toujours plus grands ? Générant une pléthore d’individus victimes et abattus dont elle exige plus de ressources et d’énergie encore.

N’est-ce pas à cet endroit que se trouvent placés aujourd’hui les métiers du social ? Délégués à cette sorte de tâche de Sisyphe! Devoir mettre en jeu les ressorts de la subjectivité pour ces professionnels qui ne sont ni psychologues, ni thérapeutes, ni soignants ! S’efforcer de mobiliser et de mobiliser encore les ressources psychiques d’individus fatigués[3], tandis que se dessinent, avec toujours plus de précisions, les limites de son action à travers les trappes d’expulsion, de perte de droits, de chômage ou d’enfermement qui la sanctionnent. Ces trappes ne souligneraient que l’échec, l’impuissance ou le refus de certains usagers de se saisir de la chance offerte !

 

 

Ainsi se dessinent de nouveaux visages de la souffrance sociale

 

Quels que soient les gouvernements successifs au cours de ces dernières décennies, ce processus n’a-t-il pas eu tendance à se généraliser ? Il interroge la valeur même de la souffrance dans notre société. La réduction anthropologique de l’individu à la seule logique de son intérêt propre ne peut que pousser aux approches binaires responsabilisation-sanction dont nous constatons l’excroissance aujourd’hui. D’autres réductions ont aussi touché à la représentation du sujet humain : notamment du côté de la biologie et de sa prédictibilité (cf. zéro de conduite !).

On le voit bien, le risque est de quitter une société fondée sur la responsabilité de chacun à l’égard de tous. Dans cette société le travailleur social jouait son rôle de médiateur et de redistributeur symbolique et économique de la solidarité. S’impose désormais la voie d’une organisation fondée sur l’ordre utilitariste et marchand dont la réussite exige l’implication de tous. A ce propos, le transfert des charges sociales et solidaires au profit du choc de compétitivité voulu ne devrait rien arranger à l’affaire ! Même si c’est un gouvernement démocrate-social qui l’inspire. Seules des orientations fortes en matière de projet politique, avec et pour les citoyens, pourraient compenser ce risque.

 

Dans cette approche libérale, la solidarité se distribue différemment selon qu’elle soit confrontée à un handicap objectif ou bien à une obstruction considérée comme délibérée. Il s’agit là d’une vision économique qui se voudrait morale ! D’où le paradoxe croissant ! Les écarts ne cessent de se creuser. Les pauvres sont de plus en plus pauvres. Il apparaît de plus en plus ouvertement que la psychologisation des problématiques d’exclusions comme Castel[4] l’avait déjà montré depuis longtemps ne suffit pas loin s’en faut à les résoudre !

 

Jacques Généreux, dans son ouvrage « La dissociété »[5], développe de manière singulière les fonctions sociales attendues de la résilience, concept clé des pratiques éducatives et thérapeutiques aujourd’hui. Il se demande si, au fond, cette nouvelle vertu de la récupération des individus, par delà souffrances et traumatisme, ne serait pas au service de cette machine à exiger toujours plus de l’individu caractérisant le néolibéralisme. L’anthropologie sur laquelle repose l’ensemble de notre modernité ne peut conduire, selon lui, qu’à cette exacerbation des souffrances individuelles et sociales. La centration de chacun autour de la recherche de son propre intérêt, la conception même de l’individu comme atome indépendant, auto-produit, opère une réduction drastique de toute la dimension de l’être humain en tant qu’être pour l’autre : capable d’établir des relations de gratuité, de s’engager dans une logique de don et non dans la seule dimension de l’utilité. « La fatigue d’être soi », les souffrances sociales, les souffrances au travail ne peuvent qu’être au rendez-vous de cette modernité marchande reposant sur cette vision falsifiée de l’anthropologie et des raisons mêmes pour lesquelles nous existons.

 

Les métiers du social font pâle figure au regard des visées caractérisant un certain éclat, une certaine démesure de notre modernité : gratuité, humilité, modestie du quotidien ; peu de visibilité ; une identité incertaine ; un « compagnonnage sans chef-d’œuvre »[6]… des tâches de tous les jours, peu repérables économiquement, renvoyées à la seule sphère du don…[7] Accompagner des jeunes ou des familles en difficulté, des enfants handicapés, dans chaque instant de leur vie quotidienne, n’a rien en effet, à première vue, de très monnayable sur le marché mondial. Qu’est-ce que cela pèse face à l’Etat entrepreneur ? Puisqu’il s’agit là aussi bien, pour chacun de la trame même  de l’ordinaire des jours : toutes ces solidarités cachées qu’il convient surtout de laisser dans l’ombre. Mais que serait le monde, s’il n’y avait justement cette ombre, et tous ceux-là, et en particulier toutes celles-là qui, depuis la nuit des siècles, s’y affairent ?

 

 Et pourtant, tout autant que cette part si longtemps cachée de l’humanité, ces fonctions sociales ne supportent-elles pas cette question essentielle de la valeur de l’être humain au cœur de la modernité ? Non pas de l’être humain performant, superbe rouage de la technostructure. Mais Plutôt la valeur de l’être humain surnuméraire, celui qui n’a rien à ajouter, mais plutôt tout à retrancher, dans cette irrépressible débauche de marchandisation généralisée : parce ce qu’il n’est pas compétent, parce que sa souffrance le rend inapte, parce qu’il n’a rien à apporter mais qu’il a plutôt le sentiment de constituer un poids, une charge…

C’est un enjeu fondamental de reconnaissance de la valeur de chaque être humain que supportent ainsi ces professions sociales impliquées à ces frontières où l’être humain ne pouvant contribuer au processus marchand rend son tablier. Dans un monde purement efficient, fondé sur la seule logique utilitariste, il n’y a pas seulement des registres de la relation humaine qui paraissent inutiles. Il y a surtout des êtres qui s’éprouvent comme tels ! Comment les considérer ? Comment les reconnaître, comment leur faire une place ?

 

Les professions sociales ont quitté les eaux tranquilles de la légitimité, fondées sur une société avant tout consciente de ses devoirs de solidarité à l’égard de chacun, au nom des droits de l’homme et du citoyen. Dans un monde où la valeur se mesure à l’utilité, à la responsabilité, à la contribution, l’action sociale se voit confiée la tâche de raccorder le plus grand nombre d’individus à la logique consumériste et productrice à laquelle se réduit leur reconnaissance.

Pour tous  ceux qui n’auraient pu ou su bénéficier de ses conseils s’instaurent d’autres logiques : entre la sanction de l’enfermement, carcéral ou chimique, et celle qui les verra dépendre de la seule compassion, voire de l’exclusion pure et simple – la rue est plus que jamais le théâtre de tant des détresses ! - ces individus continueront à jouer leur vie, tant bien que mal, dans un quotidien désarrimé.

 

La société bouge.  Cette nouvelle grande transformation a bien lieu. Elle repose sur un mouvement de marchandisation généralisée ; de dérégulation des grands équilibres institués qui visaient, dans la période keynésienne, à protéger le plus grand nombre. Toutefois, les textes fondateurs du pacte républicain sont eux aussi toujours là : les droits de l’homme, le respect de la dignité de chacun. C’est sur eux que peuvent encore se fonder les travailleurs sociaux pour interpréter l’ensemble des productions législatives orientant leurs actions. Les lois qui structurent actuellement leur champ professionnel et le transforment en profondeur doivent être abordés en référence à ces principes fondateurs. C’est sur la base de ces valeurs fondatrices que des associations élèvent ainsi la voix pour  exiger une politique inspirée par la solidarité pour tous les pauvres, chacun étant reconnu comme une personne à part entière et non seulement comme un travailleur en puissance !

 

 

Y a-t-il place pour l’utopie ?

 

Quelles peuvent être les perspectives pour les professions sociales dans ce contexte ? Ont-elles un rôle à jouer et peuvent-elles l’exercer dans la lutte des « sans » : sans toits, sans papiers, sans asile, sans territoire, sans métier… des sans avenir ? Comment précisément se joue  pour elles l’avenir ?  Sur quelle vision, sur quelle utopie ? Rien d’assuré, de définitif bien sûr à proposer en réponse à ces questions ! Seulement quelques clefs comme autant de pistes à explorer :

 

Il importe, tout d’abord, de continuer à jouer de toute la complexité, de l’aspect multidimensionnel pourrait-on dire, de ces métiers : au carrefour des nombreuses disciplines des sciences humaines ; fondés sur la pluridisciplinarité des équipes et de leurs savoir-faire groupaux ; engagés dans des réseaux de relation pragmatiques au cœur des cités, des institutions et de la vie sociale. Ses ressources ? Enrichir encore cette complexité. L’enjeu principal ne serait-il pas, pour chaque professionnel, de devenir ainsi davantage encore un acteur de réseau, au sein même de son organisation et de toutes celles qu’il côtoie ? C’est à partir de ces réseaux que pourra être encouragée la création de liens pour les personnes, jeunes et adultes, qu’il accompagne. Développer avec elles l’initiative citoyenne et démocratique. Croiser les approches, les regards, et cela en dehors même des repères habituels propres à chaque équipe, à chaque institution… Faire vivre des cadres et des dispositifs d’action à la fois souples, ouverts, structurants et tolérants, aidant chaque usager à construire son parcours…

 

Comment privilégier l’axe de la logique citoyenne ? Comment ne pas se laisser enfermer dans l’hyper logique technicienne et procédurale à laquelle nous pousse la société utilitariste et marchande ?  A côté de cette logique, il est nécessaire d’inventer des postures sociales capables de résister à l’utilitarisme ambiant et de donner tout son poids, toute sa dignité à la fragilité. La fragilité de l’autre a à voir avec la sienne propre. N’est-ce pas cela, au fond, qui caractérise le mieux l’avenir des professions sociales ? Cette capacité d’entretenir des espaces sociaux où la fragilité puisse continuer à avoir droit de cité ; où l’on puisse reconnaître et assumer la fragilité de nos propres organisations professionnelles pour porter ces défis ! Cela suppose d’inventer d’autres possibilités de relier : par la créativité, par l’activité, par le débat, par la mobilisation des réseaux d’acteurs… s’engager dans ce que Miguel Benasayag[8] appelle « une clinique du lien », non prédictive, ouverte à toutes les potentialités de la personne en relation. Ouvrir des espaces de non savoir au sein de nos institutions,  de nos organisations. Un début de résistance qui n’est pas sans efficace sur nos représentations du social. Il faut, certes, souligner l’importance de la confidentialité et du secret dans l’accompagnement individuel ; mais aussi celle des espaces de parole ouverts où se dessinera un chemin ! Le jour où ces espaces, nous les partagerons largement avec les usagers eux-mêmes et avec l’ensemble des acteurs qui gravitent à l’intérieur et autour de nos organisations, alors oui, on pourra dire que le social, en France, se sera profondément transformé…

 

Les travailleurs sociaux ont à prendre part au débat désormais inévitable sur le sens et l’avenir de notre société. Nés avec la vague contestatrice soixante-huitarde, elle-même bientôt recouverte par le raz de marée consumériste et néolibéral, leurs métiers n’ont rien perdu de ce rapport originel à l’ombre sociale, à la partie déniée, cachée, à ce qui résiste dans l’humain à la réduction de l’humain. Ce qui leur a manqué, et lui manque encore largement aujourd’hui, c’est d’avoir su révéler au grand jour la richesse de ce qui, plus que jamais, devait rester caché : cela même qui est perçu de manière toujours plus évidente comme une dimension perdue de l’humain : déchet à éliminer. Eduquer, accompagner socialement, animer la vie d’un quartier, c’est accepter de passer du temps aux côtés de ce et de ceux qui ne comptent pour rien ! Or l’avenir de l’humanité ne se joue-t-il pas aussi et peut-être avant tout dans la reconnaissance de ce que l’on passe pour rien !

Toute une architecture sociale, toute une symbolique des institutions n’avaient-elles pas reposé jusqu’alors sur cette nécessité de vivre ensemble sur fond d’une perte essentielle : il y avait comme un arbitraire dans l’ordre social qui en fondait la relative cohérence, parfois jusqu’à l’insupportable. La Révolution française est passée par là. Longtemps, la place d’exception de la loi, portée par la fonction paternelle, a continué à être relayée dans chaque institution humaine, venant signifier la légitimité de cette perte : quelque chose demande à être signifié  sur lequel l’humain n’a pas prise. Devenir humain consiste d’abord à l’accepter. Vivre en société ne revêt pas d’autre condition que de donner une place à cette perte fondatrice, à la reconnaître, et d’organiser autour d’elle le partage et la distribution des places. Longtemps la lutte des classes a visé à redéfinir ce partage dans un monde qui toutefois restait commun. Nous sommes bien passés désormais à « la lutte des places » mais sans l’acceptation de cette irréductible perte, aujourd’hui déniée.

L’affirmation néolibérale tente par tous les moyens d’éviter la reconnaissance de cela qui échappe à sa maîtrise, cette perte essentielle, touchant à  la structure même de l’humain : il y aurait une croissance indéfinie à laquelle tous pourraient participer. Il y aurait un accès direct à la maîtrise de l’organisation sociétale : par des procédures de gouvernance ajustées, par l’emploi de statistiques, de normes, par la responsabilisation contrainte de chacun, surtout par la fièvre illimitée des marchés. Cela tout en faisant l’économie de cette perte au cœur même de l’humain, être de langage et de relation[9]. Dénier cette perte symbolique, c’est la provoquer au centuple dans la réalité ! N’est-ce pas ce qui est en train de nous arriver ?! Seul aujourd’hui l’horizon d’une planète limitée dans ses ressources pourrait, semble-t-il, nous faire buter sur le mur de l’impossible, et nous obliger à nous retourner pour nous demander si nous n’aurions pas oublié, par hasard, quelque chose d’essentiel qui nous fonde : le manque par lequel circule le don au cœur de toute relation humaine, comment le préserver et l’honorer ?

 

Par leur métier de parole, centré sur l’humain, les travailleurs sociaux n’ont-ils pas à donner et redonner sans cesse droit de cité à ceux à qui l’on dénie ce droit de vivre  au cœur de la cité. Avec ses partenaires, l’ensemble des acteurs, les usagers eux-mêmes, il leur revient d’ouvrir cette scène où quelque chose de la subjectivité et de la vie de chacun s’engage, dans son indétermination. Ils ne savent ce qu’il en adviendra. Qu’on ne vienne pas leur demander des plans sur la performance du projet ! Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas à l’évaluer, c'est-à-dire à lui donner de la valeur ! De l’intérieur même du social, ces professionnels ont à donner du poids, de la reconnaissance à ce qui n’en a plus. Le rapport marchand-non marchand a tout envahi. Cependant ces fonctions sociales témoignent de ce reste qui résiste. Qui ne se laisse pas engloutir. Il est des actes quotidiens sans autre portée que de permettre à des individus concrets d’advenir à une vie sociale humaine, reconnue. Il est des travailleurs sociaux qui accompagnent, parfois jusqu’à la mort, des êtres sans ressources, sans relation, sans existence sociale ; ils honorent ces êtres jusque dans leur détresse ; ils les restituent à leur humanité tout en honorant en retour la société qui les emploie et les missionne.

 

Quels ressorts pour un sursaut politique de l’action sociale ?

Le défi d’une action sociale qui serait avant tout politique paraît loin d’être relevé. La pente dont la déclivité semble chaque jour plus dangereuse serait plutôt celle d’une action sociale administrée et gestionnaire, réduisant ses organisations intermédiaires, et notamment  les associations, à être de purs opérateurs fonctionnels. Quels pourraient être dès lors les ressorts d’un véritable sursaut politique de l’action sociale ?

La participation des usagers est avancée comme un principe semblant faire consensus. Plus de démocratie en matière d’action sociale suppose d’abord de faire droit à la demande de reconnaissance de ceux qui en sont les premiers bénéficiaires. Mais les chemins divergent très vite sur les manières d’opérer. C’est que manquent souvent les analyses de fond et le recul critique permettant de comprendre quels sont les vastes mouvements dans lesquels nous sommes emportés au cœur de sociétés toujours plus complexes.

Le passage du travail social à l’action sociale au cours d’une génération qui aura vu se développer ce que l’on a coutume d’appeler « la professionnalisation » ne serait-elle pas d’abord l’histoire d’un oubli ou d’un recouvrement ? Ceux précisément de la nature profondément politique de toute intervention sur le social. Bien des indices le laissent penser. Il est vrai que ce développement des professions sociales a aussi très exactement correspondu en France au choix de se doter d’un outil économique de gestion sociale du chômage de masse, en un temps où les ressources de l’Etat paraissaient encore ne pas devoir manquer. Ce temps est désormais révolu. Les travailleurs sociaux découvrent, stupéfaits, qu’au fond la charge des emplois qu’ils représentent pourrait bien devenir encombrante pour leurs concitoyens, tout autant que le poids social de ceux qu’ils sont chargés d’aider : cela, quels que soient les gouvernements qui se succèdent. L’utilité sociale de leur action est fortement interrogée. Ce que leurs justifications, en termes d’idéaux, de valeurs ou de réparation, consciente ou inconsciente, n’avaient pas prévu.

Il se trouve que la montée en puissance des professions sociales, et c’est logique au regard de cette option recherchée de gestion du chômage, a correspondu au développement du précariat et d’une insécurité sociale dont Robert Castel a fait l’analyse[10] à travers l’étude des parcours de la désaffiliation. Or cela s’est joué dans le contexte d’une dépolitisation de la question sociale, le primat étant alors donné à la montée de l’expertise professionnelle. C’est dans ce contexte d’un déficit fondamental de la critique sociale dans le champ professionnel du travail social que vont émerger à l’initiative des politiques publiques, au début des années 2000, les thématiques d’une gestion renouvelée des cadres de l’intervention. La promotion de l’usager au centre du dispositif va devenir le mot d’ordre général. Les professions vont être assujetties au respect du droit de ces usagers appelés peu à peu à siéger dans toutes les instances d’évaluation et de contrôle.

L’ensemble des outils du New public management va progressivement, de législations en législations, depuis la Loi du 2 janvier 2002 jusqu’à la Loi HPST du 21 juillet 2009, renforcer la pression exercée sur les professions sociales et leurs organisations. Celles-ci n’avaient-elles pas, par ailleurs, connu, parallèlement à la montée de l’expertise professionnelle, une véritable stagnation de leur ambition politique ? Les associations, ainsi, étaient-elles devenues gestionnaires. Face à la montée du danger devenu palpable, elles vont s’emparer de la question de la visibilité et de la publicisation de leurs projets. Ce n’est que progressivement, et de manière disparate, qu’émergera, dans ce contexte où usagers comme professionnels se trouvent assignés avant tout à des logiques de prestations de services, une conscience renouvelée de leur fonction éminemment politique.

A quelles conditions ces associations peuvent-elles contribuer à la transformation de l’action sociale ? Comment peuvent-elles redécouvrir et se réapproprier la source de leur légitimité politique aujourd’hui malmenée ? Voilà des questions qui sont devenues pour elles aujourd’hui fondamentales. En dépit des apparences qui pourraient laisser croire à un affaiblissement sans recours des associations dans un contexte d’instrumentalisation croissante, nous pensons que la clé d’une repolitisation de l’action sociale passe par l’aptitude de ces dernières à se laisser traverser, et elles-mêmes transformer, par une nouvelle poussée instituante à partir d’une réappropriation d’abord politique de leur raison d’être. Cette poussée ne sera pas sans venir bouleverser la place de tous les acteurs dans le paysage social, et en particulier celle des professionnels qui contribuèrent, à leur corps défendant et en dépit de leurs approches généreuses, pour partie à l’occultation de la question de la démocratie politique dans le champ de l’action sociale.

 

Une clinique de l’intervention ouverte sur un projet politique de l’institution d’action sociale

Voilà quelques années déjà, le psychanalyste Ignacio Garaté Martinez, fin connaisseur de la clinique éducative, plaidait pour l’institution autrement[11]. Son diagnostic et ses préconisations n’ont rien perdu de leur acuité. Ainsi soutenait-il, dans des contextes de relance nécessaire de la force instituante - et n’est-ce pas l’évidence du moment où l’on se trouve ? – l’importance de la subversion plutôt que de la transgression, du renouvellement de la loi plutôt que de sa simple contestation : « Contrarier la loi, c’est encore y être assujetti ; subvertir la loi, c’est lui donner une vie autre pour inscrire un autre univers du possible… Une maison ne tient pas par les sommets, elle tient par un système de fondations qui la structurent. Subvertir, c’est inscrire la maison dans une autre géométrie.»[12]

Redonner vie à la loi en la renouvelant, voilà la tâche difficile à laquelle se trouvent engagés aujourd’hui tous les acteurs de l’action sociale. La tentation est forte de faire venir peser par le haut sur les organisations la contrainte gestionnaire : leurs dirigeants n’auraient finalement pas d’autre tâche que de l’internaliser et de la faire accepter par les membres de l’organisation ; les chefs d’administration eux que de l’imposer. Par-delà la résistance que suscite ce forçage, au-delà de l’indignation que l’on peut comprendre chez les acteurs qui la subissent, face à des conceptions du monde qui vacillent, à des équilibres géopolitiques qui révèlent soudain la fragilité de positions économiques que l’on croyait hier encore inexpugnables, comment amener le plus grand nombre à contribuer à la réinvention de nouvelles lois sociales et à leur redonner la poussée susceptible de leur conférer une nouvelle force créatrice ?

Dans beaucoup d’organisations du travail social, administrations territoriales ou associations, la situation peut paraître bloquée. Les fonctions sont assignées. Les conflits sont programmés. Il semble difficile d’échapper au cercle vicieux du soupçon et de la plainte. Mais les solutions ne se trouvent pas précisément à l’intérieur de ce jeu fermé. L’appropriation et les tentatives d’instrumentalisation par les administrations de la place des usagers ont constitué à cet égard non pas une erreur stratégique, car elle était calculée, mais bien une faute politique ! Ce n’est pas à arraisonner la parole de l’autre, à l’utiliser à des fins stratégiques qu’on le respecte et qu’on le reconnaît pour le citoyen qu’il est. C’est à lui ouvrir au contraire les espaces sur lesquels on n’a pas prise.

Nous pensons que les associations d’action sociale ont là toute leur place en tant qu’acteurs intermédiaires capables de réinventer des circuits vertueux entre les citoyens. Ce sont même des acteurs indispensables dont les administrations territoriales, dans le renforcement de leurs rôles de chefs de file des politiques de protection et d’insertion, seraient malvenues de se passer ou de vouloir réduire à de simples opérateurs. Or, il est vrai que ces associations ne sont aujourd’hui bien souvent plus perçues comme ressources mais plutôt comme poids financier par ces acteurs publics qui pensent pouvoir orchestrer de leur seul poste de pilotage le renouveau attendu de la solidarité[13]. Si les diagnostics sont souvent partagés entre acteurs d’appartenances institutionnelles différentes, il devient très vite difficile de s’entendre dès lors qu’il s’agit de faire converger des méthodes efficaces de transformation des dynamiques d’action. Les logiques centralisatrices qui collent à l’éthos de l’Etat français s’imposent partout, sans que des méthodes de pilotage innovantes, en rapport avec les ambitions de transformation visées, ne soient suffisamment explorées.

Dans ce contexte d’indécision quant à une véritable vision de transformation de l’action sociale par l’administration, ainsi qu’à l’énonciation d’une forte ambition politique en matière de solidarité, il reste aux citoyens à s’emparer des marges de manœuvre dont ils disposent pour peser sur le cours des événements ; les associations d’action sociale disposent d’espaces politiques légitimes qu’il leur revient de rénover et de revitaliser avec l’aide des nombreux acteurs qui se sentent impliqués par leurs projets.

Ce n’est pas à revendiquer une place centrale qu’elles pourront œuvrer à ces transformations, ce à propos de quoi elles ne disposent d’ailleurs pas, et cela moins que jamais, de l’espace légitime nécessaire. Leur dépendance financière les déconsidère aux yeux des politiques publiques. Mais il leur reste précisément à rendre elles aussi visible leur part invisible, celle de l’engagement citoyen, celle du don des usagers mais aussi des professionnels et des bénévoles, et de leur contribution à tous à l’œuvre sociale commune.

Autoriser les usagers, comme ils le souhaitent et l’expriment dès lors qu’on leur donne la parole, à exprimer leur talent, à donner de leur temps, à participer eux-mêmes à l’effort de solidarité et non pas à se laisser uniquement aborder par la face obscure de leurs symptômes et de leur souffrance, constitue sans doute la ressource majeure des associations pour la transformation de l’action sociale aujourd’hui. Il y faut la médiation de citoyens, de bénévoles. Il y faut aussi une vraie conversion du regard des professionnels ainsi qu’une redéfinition par les pouvoirs publics des cadres souvent beaucoup trop autoritaires et verticaux de l’action, toujours tenus, en dépit d’avancées certaines, par les références aux pouvoirs judiciaires, administratifs et médicaux. Il y faut enfin un renouvellement en profondeur des projets politiques des associations elles-mêmes et de leurs modalités statutaires de gouvernance afin que la place de chacun soit reconnue comme fondatrice du projet. C’est en ce sens que de telles poussées instituantes peuvent inscrire « le désir d’un sujet dans la réalisation d’une tâche et subvertissent, sans les transgresser, les formes instituées. Cette autre géométrie fonde l’institution au sein des structures sociales. »[14]Elles sont créatrices « parce qu’elles ouvrent un espace pour la rencontre de paroles, parce qu’elles reconnaissent, autrement qu’à travers le symptôme, la parole de l’usager considéré en tant que personne. »[15]

Cette approche d’un renouvellement politique de l’action sociale reposant sur une véritable coproduction avec l’usager, non pas de normes mais de biens communs partagés, peut être encore approfondie par les remarquables analyses de Jean-Pierre Lebrun sur la clinique de l’institution[16]. Face à la perversion ordinaire et au risque d’avoir à faire dans les nouvelles formes du lien social à des pseudo-sujets en perte d’individuation, risque auquel les logiques de prestation de service et de marchandisation du social ne répondent en rien, il suggère des formes instituantes mais non déterminantes de démocratie sociale : Lorsque le politique n’est plus déterminant mais reste instituant, il invite, en quelque sorte, autorise et même contraint à s’auto-déterminer. Ce qui, rappelons-le, implique le trajet psychique de l’individuation. C’est ici que nous pouvons alors retrouver l’avantage conséquent de ce qui caractérise notre lien collectif aujourd’hui, où est rendue possible comme jamais elle ne l’a été, la recherche par chacun de son trajet singulier.

Faire institution autrement de telle manière qu’on ne détermine pas la vie de l’autre mais qu’on lui ouvre sans cesse un chemin de parole et d’action parmi la multitude des choix possibles, n‘est-ce pas ce sur quoi aurait à se fonder une éthique de l’action sociale à laquelle des associations,  à la géométrie redessinée selon le projet d’une contribution de tous à l’œuvre commune, pourraient pleinement participer ?

 

Vers une nouvelle institutionnalisation de la solidarité ?

 

Depuis la première loi de décentralisation du 2 mars 1982, trente années ont passé. Force est de constater qu’en France la structure centralisée du pouvoir a fait mieux que résister. Elle s’est plutôt consolidée tout en se déplaçant vers des territoires déconcentrés à partir desquels s’exercent désormais, avec plus de force encore, une gestion de l’action publique restée foncièrement peu participative et descendante. Ce ne sont pas les nouveaux outils de la régulation concurrentielle mis à la disposition de toutes les administrations au cours de la dernière décennie qui sont venus, bien au contraire, atténuer et transformer cette autorité traditionnellement tutélaire de l’Etat et de ses administrations déléguées. Dans ce contexte, l’instrumentalisation de la notion d’usagers au détriment des acteurs institutionnels n’a, elle-même, en rien clarifié jusqu’alors ce qui serait une véritable ambition décentralisatrice des institutions françaises

Les acteurs locaux et leurs professionnels sont ainsi devenus, de plus en plus explicitement, des prestataires de service. Le New Public Management consiste à importer les formes techniques de management du secteur privé dans le public. Il a créé des logiques rivalitaires et concurrentes entres les organisations. L’ambition de la décentralisation, loin de se traduire par un modèle français original fondé sur la contribution de tous à la prise en compte du bien commun, s’est soldée plutôt, une génération plus tard, par l’asservissement au seul modèle de la mondialisation marchande. Celle-ci s’est trouvée relayée par les administrations de tous les grands pays industrialisés. Tout se passe comme si le politique lui-même n’avait eu d’autre choix que de se laisser instrumentaliser par cette logique de l’économie marchande. Quant à l’établissement de pilotages concertés, congruents et participatifs, impliquant notamment la ressource des corps intermédiaires, des associations, des syndicats, des organisations de l’Economie Sociale et Solidaire, rien de vraiment probant n’a vu le jour en France au cours des trois décennies passées.

Nous nous trouvons aujourd’hui devant un nouveau rendez-vous politique et citoyen majeur quant à la question de la décentralisation et de la dynamique  de la participation. Il semble que les acteurs politiques au pouvoir ont pris aujourd’hui toute la mesure de l’impasse dans laquelle les avaient placés des méthodes jusqu’alors inaptes à mobiliser vraiment toute la ressource et la dynamique des territoires. De grands choix restent encore à poser. Les tentatives de coordination restent lourdes, difficiles à mettre en œuvre. Les administrations elles-mêmes ne se trouvent toujours pas en ordre de marche pour piloter de manière coordonnée des transformations profondes, structurelles, supposant l’implication des acteurs dans la mise en œuvre d’actions concertées et évaluées sur les territoires. La multiplicité des instances, des lieux d’élaboration et de décision, leurs recouvrements fréquents rendent souvent peu lisible l’attente véritable à l’égard des contributeurs.

 

De leur côté, les associations n’avaient guère anticipé, au cours de ces trente années, sur la question de savoir ce que pouvait devenir leur rôle dans le cadre d’une conception renouvelée et territorialisée de leur mission. Elles étaient restées elles-mêmes arrimées au modèle descendant sur lequel elles avaient su se développer et se professionnaliser, utilisant à cet effet les larges marges de manœuvre qui leur étaient laissées. Ce faisant, elles ont avant tout conçu leur rôle sur le registre d’une croissance continue de leurs organisations professionnelles. Investissant très peu cette dimension  d’intermédiation citoyenne qu’elles auraient pu jouer sur les territoires. Les associations d’action sociale et médico-sociale, auto centrées sur leur structure d’expertise professionnelle, ont souvent laissé à d’autres institutions moins professionnalisées le soin de jouer ce rôle d’animation citoyenne. Leurs fédérations sont restées elles-mêmes très centralisées. Elles n’ont pas su opérer les rapprochements stratégiques utiles, ni créer de véritables pôles d’animation sur les territoires.

Ainsi, les associations ont-elles eu du mal à peser dans la transformation des régulations publiques de l’État et des collectivités décentralisés, Régions et Départements, passées assez brutalement en moins d’une dizaine d’année au début des années 2000 d’une régulation tutélaire à une régulation concurrentielle. Ce qui a été manqué par les uns et par les autres au cours de ces trente années, c’est l’invention d’un modèle coopératif et conventionné sur les territoires faisant converger, grâce à un pilotage public capable de mobiliser l’initiative citoyenne, l’action de tous dans le sens de l’intérêt et du bien communs.

 

Les signaux forts adressés aujourd’hui par l’État, que ce soit en ce qui concerne la nouvelle loi sur L’Economie Sociale et Solidaire ou bien celle concernant la Réforme territoriale et la nouvelle dynamique de décentralisation, laissent penser que le moment est venu de repenser de fond en comble les méthodes d’actions initiées par les pouvoirs publics comme celles développées par les corps intermédiaires. Comment ces derniers vont-ils savoir se structurer et s’organiser pour devenir de véritables interlocuteurs des pouvoirs publics sur les territoires, voilà la question qui est désormais posée ?

Au-delà des freins multiples, culturels et organisationnels, mentionnés ci-dessus et en amont des nouvelles lois venues offrir un cadre juridique renouvelé pour conduire le changement, nombre d’associations d’action sociale et médico-sociale avaient déjà cependant anticipé et entrepris d’explorer de nouvelles voies. Sans être vraiment fédérées, ces initiatives irriguaient cependant depuis des années les cultures institutionnelles. En particulier, depuis le début des années 2000, beaucoup de projets associatifs ont vu le jour. Par phases successives, les responsables de ces associations ont pris la mesure de tout le potentiel qu’elles recélaient. Valorisant leur ancrage sur les territoires, n’attendant pas avant tout des transformations initiées par le haut, recherchant davantage la coopération plutôt que la compétition et la concurrence, mobilisées tout autant sur la dimension et sur l’enjeu politique de leur institution que sur la dimension organisationnelle et professionnelle, ne se laissant pas structurer uniquement selon la logique de la prestation de service ou du développement entrepreneurial, soucieuses de la mobilisation de toutes leurs parties-prenantes et particulièrement de leurs usagers, elles ont commencé à inventer des chemins que sont venues confirmer les lois récentes, soulignant toute l’importance de la société civile et le rôle des corps intermédiaires en matière de transformation sociale et d’affrontement des conséquences de la crise économique. Mettant en œuvre de nouvelles formes de solidarité sur le plan local, recherchant avant tout les complémentarités et les moyens d’agir ensemble, elles se sont ainsi organisées pour offrir une contribution efficiente à la co-élaboration des politiques publiques. En tant que co-acteurs de ces politiques, elles ont cherché à créer les conditions pour que ces dernières soient réellement au service du développement des territoires et s’appuient sur la participation de tous les citoyens.

Ces groupements d’associations ou d’entreprises sociales solidaires se réfèrent fortement aux principes de l’Economie Sociale et Solidaire. Elles ont ainsi pu contribuer au renforcement de ce secteur et à son élargissement. Ainsi, au-delà des mutuelles et des coopératives, c’est encore tout ce qu’elles représentent elles-mêmes, en termes de capacité d’intermédiation citoyenne et de mobilisation des acteurs de la société civile, qui a pu trouver sa place dans cette nouvelle approche politique de la république des territoires.

 

Au-delà de la seule relation de service à l’usager, c’est surtout la relation de réciprocité avec ce dernier que ces entreprises sociales solidaires s’emploient à développer. C’est aussi la mobilisation des citoyens, l’engagement de bénévoles qu’elles cherchent à susciter autour de problématiques sociales toujours plus aigues. Sans rien remettre en cause des acquis de la professionnalisation du social, l’approche par l’économie sociale et solidaire semble aujourd’hui pouvoir contribuer fortement au renouvellement de cultures professionnelles en crise. Dans le cadre de son inscription dans une action publique ,elle aussi soucieuse d’une réforme démocratique et citoyenne, elle peut contribuer à une vision renouvelée de l’action sociale, y compris pour les très nombreux professionnels gagnés aujourd’hui par le doute. Beaucoup d’innovations restent encore à tenter en ce qui concerne cette recherche de synergies nouvelles entre tous les acteurs concourant ainsi au bien public : citoyens, professionnels, usagers, bénévoles… Elles sont nécessaires pour accompagner cette transformation de l’intervention sociale souhaitée par tous.

* "Cet article: Le sens de l'intervention sociale de Jean LAVOUE, a été initialement publié dans le N°3 de la revue Contrepoint (Mai 2013 / 300p / 15€).

Cette revue est éditée par l'association ABREASS ( Association en Bretagne pour la Réflexion l'Etude et l'Analyse des champs de la Santé et du Social)

 L'article  est publié ici avec l'autorisation de l'éditeur.   Pour commander la revue: www.abreass.fr

 

[1] Cf. les différents travaux de Marc-Henry Soulet sur cette question, en particulier : « Vers une société de responsabilisation », in Ion Jacques (Ed.), Le travail social en débats, Paris, La découverte, 2005 et « Comprendre les enjeux de la solidarité dans le monde contemporain », Artias (Association romande et tessinoise des institutions d’action sociale), septembre 2006

[2] Polanyi, Karl (1886-1964)  La grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983

[3]  Ehrenberg, Alain, La fatigue d’être soi : dépression et société, Ed. O. Jacob, 2000

[4]    Castel, Robert, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Editions du Seuil, La république des idées, 2003

[5]    Généreux, Jacques,  La dissociété, Editions du Seuil, 2006

[6] Chapellier, Jean-Louis, Identité et formation, in Pensée plurielle, 2001/1 n°3, p. 73

[7] Caillé, Alain, Anthropologie du don, Paris, Desclée de Brouwer, 2000  Godbout, jacques,  Ce qui circule entre nous. Donner, recevoir, rendre, Ed. du Seuil, 2007

[8] Benasayag, Miguel  Les passions tristes, Souffrance psychique et crise sociale, Editions La Découverte, Paris, 2003

[9] Cf. les travaux de Jean-Pierre Lebrun, Un monde sans limite, essai pour une clinique psychanalytique du social, Érès, Toulouse, 1997, La perversion ordinaire, Denoël, 2007

[10] R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale… Op. Cit.

[11] I. Garate-Martinez, L’institution autrement, Pour une clinique du travail social, Erès, 2003.

[12] Ibid. p. 149.

[13] L. Quinault, D. Vallance, P. Yvin, DGS de départements : L’action sociale : boulet financier ou renouveau de la solidarité, Texte téléchargeable sur : http://www.cg54.fr/fileadmin/Documents/Arborescence/Actualites/2012/action_sociale_dg.pdf . Suite à son écriture, 28 Directeurs Généraux des Services de départements s’y sont associés.

[14] Ibid. p. 70

[15] Idem

[16] J-P.  Lebrun, Clinique de l’institution… Op. Cit.

 

 

 

 

 

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