La définition du travail social dans le CASF

Le Haut comité du travail social (HCTS) a été chargé de formuler une définition du travail social à partir de la définition internationale approuvée par l’assemblée générale de l’International Association of Schools Social Work (IASSW) le 10 juillet 2014 à Melbourne. Sur sa proposition, est paru le 6 mai 2017, le décret n°2017-877 relatif à la définition du travail social :

 

 « Art. D. 142-1-1.-Le travail social vise à permettre l'accès des personnes à l'ensemble des droits fondamentaux, à faciliter leur inclusion sociale et à exercer une pleine citoyenneté. Dans un but d'émancipation, d'accès à l'autonomie, de protection et de participation des personnes, le travail social contribue à promouvoir, par des approches individuelles et collectives, le changement social, le développement social et la cohésion de la société. Il participe au développement des capacités des personnes à agir pour elles-mêmes et dans leur environnement.
« A cette fin, le travail social regroupe un ensemble de pratiques professionnelles qui s'inscrit dans un champ pluridisciplinaire et interdisciplinaire. Il s'appuie sur des principes éthiques et déontologiques, sur des savoirs universitaires en sciences sociales et humaines, sur les savoirs pratiques et théoriques des professionnels du travail social et les savoirs issus de l'expérience des personnes bénéficiant d'un accompagnement social, celles-ci étant associées à la construction des réponses à leurs besoins. Il se fonde sur la relation entre le professionnel du travail social et la personne accompagnée, dans le respect de la dignité de cette dernière.
« Le travail social s'exerce dans le cadre des principes de solidarité, de justice sociale et prend en considération la diversité des personnes bénéficiant d'un accompagnement social. »

 

Repolitiser a participé aux travaux préparatoires à la parution de la définition et ouvert le débat sur son site. A partir des contributions publiées, il propose une analyse critique de la définition intégrée au Code de l’action sociale et des familles.

Il faut remarquer que le texte final s’avère beaucoup plus resserré et synthétique que le projet initial le laissait penser. Certains aspects envisagés ne se retrouvent donc pas dans la définition. L’articulation entre travail social et société, si elle existe, fait référence aux valeurs générales sans interrogations sur les causes des dysfonctionnements constatés. Nous considérons ici à la fois le décret comme tel et les éléments de sa version initiale qu’il aurait été intéressant d’y maintenir.

Inspiré des participations qui ont alimenté la réflexion et qui continuent à maintenir active une pensée et développer une vigilance nécessaire au développement des actions[1], la réflexion de « Repolitiser » se veut dynamique et ouverte à l’intelligence quotidienne des professionnels de l’action sociale.

Nous proposons donc une analyse en hiérarchisant ses attendus dans un ordre cohérent de sens :

  1. Le travail social repose sur des valeurs républicaines.
  2. Il vise l’accès aux droits fondamentaux.
  3. Il contribue à promouvoir le développement et la cohésion sociale et participe au développement du pouvoir d’agir des personnes (pour elles-mêmes et dans leur environnement).
  4. Il décline son action dans des territoires.
  5. Fondée sur la relation à l’autre, cette action :
  • s’appuie sur des principes éthiques et déontologiques et des savoirs pluriels, développe des pratiques, pluridisciplinaires et interdisciplinaires, individuelles et collectives, inscrites dans un territoire.

 

Le travail social ne nous semble pas en effet se suffire d’une succession d’énoncés. Modalité de l’action sociale, il relève d’une pensée politique qui implique un construit signifiant, une unité de sens. Repolitiser l’action sociale et donc le travail social supposent de ne pas confondre dans une indistinction conceptuelle le projet politique et le travail qui y contribue, de distinguer les principes sociétaux qui inspirent les finalités, l’action et les pratiques qui en découlent.

Par ailleurs dans la perspective critique des contributions, qui soulignent le risque dogmatique d’une formulation aussi délimitée, l’illusion d’un consensus statique, nous  déclinerons concrètement en une série d’articles cette approche initiale.

 

Société, action sociale, travail social

 

L’action sociale est l’un des aspects d’un projet de société. Elle est constituée de droits ouverts au regard d’événements de vie, dont la protection contre certains de ses accidents. Elle suppose l’accompagnement de ces événements et la réalisation de ces droits au travers notamment d’une modalité, le travail social.

Reconnaissons d’abord que le travail social n’est pas en capacité de résoudre les problématiques du logement, de l’emploi, de la maladie mentale, de la conjugalité ou de la parentalité. Acceptons cette limite, elle dessine en creux la nature du travail social : accompagner des personnes dans la réalisation de besoins existentiels. Il ne s’agit pas de répondre à leurs besoins mais d’effectuer des actes en sorte qu’elles deviennent en capacité d’y répondre. Cela peut recouvrer un simple accès aux droits ou la réalisation d’une toilette intime en passant par l’offre d’un hébergement au cours d’une maraude, l’aide aux devoirs ou la lutte contre l’illettrisme, la préparation d’un repas ou le ménage d’une chambre en collectivité, l’adaptation du domicile à une mobilité réduite…

La justice sociale est hors de portée du travail social. Sans doute contribue-t-il à l’accès aux droits, dans la limite des politiques économiques, sociales et culturelles des pouvoirs en place. Sans doute interpelle-t-il les élus au titre de la solidarité nationale qui les engage et de la cohésion sociale dont ils sont comptables.

Encore faut-il que la commande sociale dont ces derniers se font porteurs soutienne une politique sociale favorable aux moins favorisés. Encore faut-il que soit dessinée une perspective de justice sociale, autrement dit que le travail social ne soit pas instrumentalisé dans une distribution de prestations variant au fil des prévalences électorales liées seulement aux évolutions démographiques, aux urgences sociales médiatisées, aux priorités sociétales.

La définition du HCTS ne comporte pas le terme d’égalité aux côtés des principes de solidarité, de respect des différences. Elle emploie, il est vrai, celui de justice sociale. Une approche plus incisive, politisant l’action sociale, aurait introduit celui de lutte contre les inégalités sociales. Sans doute était-ce trop engager le pouvoir politique responsable de la parution du texte précité et celui qui lui succède. D’autant que certains mêmes ne se préoccupent pas de lutter contre les inégalités, mais les confirmeraient bien en délaissant des pans entiers de l’action sociale.

Nécessairement consensuelle, une définition du travail social dans la loi ne doit pas nous faire oublier que celui-ci n’émane pas d’une société idéale, au sein de laquelle il n’aurait pour tâche que de compenser les inégalités de nature et faciliter un égal accès aux droits. La société dont le travail social relève ne marginalise-t-elle pas les laissés pour compte d’un capitalisme financier, d’une organisation du monde du travail peu soucieuse des conséquences de ses mutations et d’une révolution numérique qui détruit nombre d’emplois jusqu’alors préservés ? Cette recomposition du monde du travail, fragilise les protections attachées au salariat, tel qu’il s’était constitué au long du 20ème siècle, sans que soient prises en compte les conséquences humaines qui en découlent.

Malgré son haut niveau de protection sociale, et sans doute moins que dans d’autres pays européens, les inégalités se creusent dans notre société. Une partie croissante de la population vit une précarité d’avenir liée à l’instabilité de ses revenus et destructrice des dynamismes personnels et collectifs, tandis que nos rues témoignent de la désinsertion sociale de ceux qui voient se rompre les trois liens sociaux majeurs : le travail, le logement, le réseau relationnel.

La marchandisation de certains secteurs de l’action sociale - l’accompagnement du handicap et de la dépendance liée à l’âge en collectivité ou à domicile - viendrait redoubler cette inégalité par sa dualisation : pour ceux qui disposent de revenus suffisants l’accès à des dispositifs marchands de haute qualité, pour les couches modestes et défavorisées une offre publique de moindre qualité car dégradée par la baisse des prélèvements sociaux.

Aussi, nous pensons que la définition du travail social doit reposer sur une approche socialisée – une affirmation du vivre ensemble – et non une approche marchandisée – la prévalence des intérêts individuels dans un marché concurrentiel.

 

Le travail social vise l’accès aux droits fondamentaux

 

«-Le travail social vise à permettre l'accès des personnes à l'ensemble des droits fondamentaux… »

 

Repolitiser l’action sociale et donc penser le travail social en conséquence, c’est ne pas  considérer l’action sociale comme le filet de sécurité qui amortit la chute des laissés pour compte de la modernité (aujourd’hui de la mondialisation concurrentielle) et les professionnels du travail social comme les brancardiers de l’exclusion et de la dépendance. Certes le travail social accompagne les accidents de vie – il assiste – mais nous avons l’exigence de penser qu’il émane d’« institutions justes » et celles-ci reposent sur l’exercice de droits égaux dans une société démocratique, à l’opposé d’une société de castes ou d’une société d’ordres, qui hiérarchise la valeur sociale des individus.

Cela peut sembler une évidence, mais il est bon de le rappeler car on caractérise souvent le travail social par la déqualification de ses usagers. Ainsi, à l’issue de ses consultations, le HCTS a heureusement écarté de la définition l’expression « personnes en situation de fragilité et de vulnérabilité ». Ainsi il a également écarté lors des débats l’éventualité d’introduire la notion de responsabilité des personnes dans les événements à l’origine de l’accès à certains droits, de même que le paternalisme moralisant de la responsabilisation.

Pour autant, le travail social peut-il prétendre, pour les personnes accompagnées, « à faciliter leur inclusion sociale et à exercer une pleine citoyenneté » ?  » ? Les classes sociales continuent d’exister, même si leurs contours ont évolué, et la dualisation entre une existence relativement assurée et une existence dominée par la précarité de l’avenir caractérise plus que jamais une fracture sociale que les échéances électorales rappellent brutalement.

Autant le professionnel du travail social peut concevoir qu’il contribue à l’accès au droit et qu’en ce domaine son rôle est de ne rien céder devant les réserves, les dérobades et les entraves qui lui sont opposées, qu’il justifie une technicité opiniâtre en s’appuyant sur le droit. Autant assurer «  l’inclusion sociale et la pleine citoyenneté » est une visée politique qui excède largement le travail social. Sans doute le concerne-t-elle, de même qu’elle doit animer l’action sociale, mais c’est un dessein de justice sociale que seuls la volonté des pouvoirs publics et l’engagement citoyen peuvent réaliser.

 

Le travail social contribue à la cohésion sociale et au pouvoir d’agir des personnes.

 

« Le travail social vise (….), à faciliter leur inclusion sociale et à exercer une pleine citoyenneté. Dans un but d'émancipation, d'accès à l'autonomie, de protection et de participation des personnes, le travail social contribue à promouvoir, par des approches individuelles et collectives, le changement social, le développement social et la cohésion de la société. Il participe au développement des capacités des personnes à agir pour elles-mêmes et dans leur environnement. »

 

Un projet de société ne se réduit pas à une plateforme programmatique, à des mécanismes protecteurs des accidents de la vie. Il soutient des orientations concernant l’exercice du pouvoir et ses finalités. Il justifie des choix relatifs au vivre-ensemble, ouvre des perspectives et dégage des principes d’action.

L’action sociale et donc le travail social sont indissociables de l’histoire de notre pays. Elle participe d’une chaîne générationnelle qui relie le passé et l’avenir et dans laquelle nous nous inscrivons. Elle s’accompagne de luttes et d’aspirations. L’une et l’autre sont en France de racines républicaines. La formulation de ce fondement aurait pu se trouver en tête de la définition, et celle-ci aurait également pu se référer à la dimension universelle des droits de l’homme comme l’avait proposé le CSTS. C’était ainsi dire sa dimension citoyenne et son ouverture à la dimension internationale.  . L’action sociale témoigne en effet d’une certaine idée de l’appartenance à une société solidaire dans le respect des singularités individuelles. Elle est aussi intimement liée aux conceptions politiques de ses buts, par les missions qui lui sont conférées et financements qui lui sont dédiés. Ces deux dimensions laissent libre l’espace d’interprétation et d’action des professionnels auprès des usagers.

Si la définition du travail social, après la loi 2002-2, précise les rapports entre les personnes, l’État et les professionnels chargés de répondre aux besoins repérés, elle laisse ouverte l’orientation politique des actions, entre réponse à la demande et promotion des personnes.

Au-delà de l’énumération des termes, nous retenons trois axes aux objectifs du travail social :

  • L’accès aux droits fondamentaux et à la citoyenneté. Par cette porte d’entrée le texte signifie que l’appartenance collective est indispensable à la reconnaissance et à la responsabilité. Prendre place dans la nation ouvre la voie à la socialisation et l’accès à l’espace commun, aux conditions et aux bénéfices d’une vie en société.
  • L’émancipation et l’autonomie. Poser en premier lieu l’accès à la responsabilité individuelle comme préalable à la participation collective, non comme un but mais comme un moyen d’appartenance à la collectivité, offre des perspectives ouvertes sur le troisième point: « Autrui est ainsi celui qui peut dire je comme moi. », pour se reconnaître dans le nous, rappelle Paul Ricoeur[2]. En découle le caractère inconditionnel du travail social.
  • Le changement social. Cette dimension vient éclairer avec plus d’acuité les missions dans lesquelles s’inscrit le travail social, sans que soit perdu de vue le but complémentaire recherché, qui est la cohésion sociale. Les acteurs exerçant une mission de travail social se voient donc confier un objectif en équilibre entre la recherche d’une cohésion sociale et l’accès pour tous aux changements de la  société.  Le souci de justice sociale ne peut être dissocié de cette dynamique. Elle renvoie au principe non seulement d’égalité de droits de la devise républicaine mais aussi à celui de lutte, de tension, contre les inégalités. « C’est une tâche, il est vrai, qui n’a pas de fin. Mais nous sommes là pour la continuer. », nous dit Albert Camus[3].

 

Participer au développement des capacités de personnes à agir pour elles-mêmes, signifie que ce sont les personnes qui agissent leur existence et non le travail social qui transforme leur existence.

 

Au-delà de cette première analyse, nous nous interrogeons sur la déclinaison du but : « émancipation, accès à l’autonomie, protection, participation  ». A trop en dire, on ne dit plus rien, à énumérer sans articuler, on obscurcit. S’agit- il d’un projet de société ? De domaines d’action du travail social ? Comment fonder son identité, son utilité sociale, à partir de termes aussi généraux, poursuivre « un but » de façon aussi multiforme ?

Pourquoi l’émancipation ? Le terme évoque spontanément la libération d’êtres asservis ou l’émancipation du mineur. Et peut-on mettre sur le même plan la participation citoyenne qui relève du libre arbitre et le couple autonomie/protection comme condition même d’existence ? Oui, dans une perspective promotionnelle, le travail social doit se préoccuper  de favoriser le pouvoir d’agir de la personne et pour cela il doit contribuer à l’émergence d’une autonomie dynamique, à un environnement sécure, permettant l’éclosion de ses capacités afin que chacun prenne part au monde dans lequel il vit. Mais au nom de quoi participerait-il du vouloir agir que constitue la participation citoyenne ?[4]

Idéal hyperbolique d’une contribution globale à un projet de société, tellement vaste qu’elle in-définit le travail social ? Ou vision tutélaire qui suppose des citoyens démunis au point que le travail social serait chargé de les inciter au devoir de participation citoyenne ?

Et pourquoi les deux termes conjoints de changement social  et de développement social ? Qu’est-ce qui les distingue ? Celui de changement social   est particulièrement puissant. Comment le travail social peut-il être porteur d’un mouvement aussi fondamental, supposant des évolutions profondes dans les représentations et les comportements du corps social, interrogeant les discriminations et les rapports de domination économiques, identitaires, culturels.

Si l’on s’en souvient, le terme de développement social renvoie lui, plus judicieusement, à la notion de développement social local ? Elle a émergé à l’occasion du processus de décentralisation entamé en 1981, avec la volonté de penser le travail social dans une dimension locale et non plus seulement étatique, en proximité avec les besoins et les ressources humaines, bousculant les logiques sectorielles de l’action sociale, impulsant des dynamiques partenariales autour de projets transversaux.

La définition initiale du CSTS contenait l’énoncé suivant : « le travail social se décline sur les territoires dans le respect des principes généraux ». On regrettera vivement que la déclinaison locale du travail sociale soit absente de la définition adoptée par le législateur. Ignore-t-on ainsi la responsabilité des Conseils départementaux en matière de mise en œuvre de la polyvalence de secteur, de l’aide sociale à l’enfance et de la protection maternelle infantile ?

Se seraient ainsi articulés les notions d’équité territoriale et de développement local : de mêmes droits sur le territoire national, développés en proximité des groupes et des personnes, dans un contexte local caractérisé par ses ressources, ses opportunités, ses contraintes, son histoire, ses difficultés et ses opportunités socio-économiques… N’aurait-ce pas heureusement correspondu au « développement des personnes à agir pour  elles-mêmes et dans leur environnement» ?

Géographique le territoire inscrit l’individu dans un espace physique avec ses paysages, ses voies de communications, sa ruralité ou/et son urbanité. Relationnel l’environnement est constitué des réseaux qu’entretiennent les personnes et les groupes. Ensemble écosystémique, cette diversité complexe constitue un milieu singulier qui concrétise les solidarités, les coopérations, les dynamismes de proximité. Pourquoi cette dimension est-elle oubliée, confondue avec une expression telle que celle de changement social, perspective proprement politique qui dépasse le professionnalisme constitutif du travail social, le concerne sans doute mais dans le cadre de la mission énoncée ?

A confondre le caractère professionnel du travail social et le caractère politique du changement social, on risque paradoxalement de dépolitiser les enjeux de l’action sociale.

A ne pas distinguer ce qui relève du projet de société  le changement social - et ce qui relève du travail social - les pratiques professionnelles (pas seulement des « approches individuelles et collectives »), on risque de noyer le sens du travail social dans une phraséologie faussement consensuelle qui masque son historicité[5]. Ses liens avec le contrôle social mais aussi, au travers des conquêtes sociales et matrimoniales des 19ème et 20ème  siècles, son émergence puis son autonomisation, constituent les fondements d’un travail social issu du philanthropisme et du caritatif confessionnel, et pourrait  bien, aujourd’hui occuper le rôle dans lequel on le tient eu égard à la déconstruction du socle salarial[6].

Pour ne pas être utilisé dans des enjeux de pouvoir inhérents à toute société, sans pourtant ignorer qu’il tient sa légitimité de cette société, le travail social doit connaître son contexte politique d’exercice, avoir conscience de représenter une activité traversée par la dimension politique et le jeu des acteurs mais s’en distinguer par son ancrage dans la mise en œuvre des droits et la déontologie de la relation avec la personne concernée par l’action. Cette démarche ne peut qu’être étayée par la réflexion éthique.

Pour participer d’un projet de société et non servir à en cautionner les injustices, il doit être un travail déterminé et non se prétendre une volonté citoyenne. Celle-ci est dans le mouvement social et sa traduction dans les instances démocratiques.

Le professionnel du travail social ne peut pas s’attribuer la charge de promouvoir le changement social. Il ne ferait que s’y désespérer. Plus encore peut-être, à investir d’un tel dessein son activité professionnelle, il en décharge le corps social, il dépolitise l’action sociale en réduisant le projet de société, la lutte contre l’injustice et l’inégalité sociale, à une action professionnelle.

Aussi faut-il questionner sa contribution au pouvoir d’agir des groupes ? S’ils sont des groupes d’entraide mutuelle, c’est le pouvoir d’agir des personnes rassemblées que le travail social soutient. S’ils sont des groupes œuvrant pour le changement social, et donc de vocation politique, sous quelle légitimité le travail social y contribuerait-il ? Et d’ailleurs pourquoi auraient-ils besoin du travail social ?

Entend-on par changement social un progrès continu lié à un investissement des pouvoirs publics en faveur d’un vivre ensemble plus juste, un Etat social en construction, dont ils chargeraient le travail social d’être le vecteur ? On en doutera d’autant plus que ce progrès ne semble pas d’actualité.

On pourrait imaginer que l’action sociale soit le vecteur d’un changement social et d'une transformation sociale. Les grandes lois de protection sociale (assurance maladie, retraite, chômage, accident du travail, etc.) définissant des droits afférents à des besoins et contribuant à l’égalité sociale sont politiques par leur caractère promotionnel. Mais demande-t-on aux acteurs qui les mettent en œuvre - notamment les professionnels du travail social - un engagement politique ou la réalisation d’une mission conférée par le corps social ?

Cela ne signifie pas qu’ils doivent s’en tenir à un rôle de distributeur de prestations, à une position quasi-tutélaire d’aide conditionnelle ou contrainte par mesure de justice, à la seule compensation d’une inégalité de nature telle que le handicap ou d’une inégalité sociale telle que la désinsertion sociale. Qu’en serait-il alors de leur contribution au pouvoir d’agir des personnes, de la dimension promotionnelle du travail social ou de leur connaissance des problématiques sociales au contact des publics, comme on a pu le voir lors des émeutes dans les banlieues ?

Pour le politique, l’action sociale est-elle encore promotionnelle aujourd’hui ou simplement compensatoire des dérégulations économiques et statutaires ? Et le travail social, pour donner du sens à l’action s’adosse-t-il au pouvoir d’agir, ce « processus par lequel des personnes accèdent ensemble ou séparément à une plus grande possibilité d’agir sur ce qui est important pour elles-mêmes, leurs proches ou la collectivité à laquelle elles s’identifient. »[7] ?

Précieux est en l’occurrence le rappel de Jacques Ladsous sur le statut ontologique de l’usager de l’action sociale : « Le sujet de droit est simultanément un sujet de parole et d’écoute, un sujet autonome et dépendant, un sujet inaliénable et susceptible d’être passagèrement affaibli. Il est construit sur cette dualité, qui assure néanmoins son indivisibilité : être sujet de droit, c’est une qualité qui ne peut jamais être perdue. C’est ainsi que le droit considère que nous sommes tous supposés jouir de la même capacité sociale ».

 

Le travail social…, une déontologie, un principe d’action, des pratiques, des connaissances, une inscription territoriale.

 

« le travail social regroupe un ensemble de pratiques professionnelles qui s'inscrit dans un champ pluridisciplinaire et interdisciplinaire. Il s'appuie sur des principes éthiques et déontologiques, sur des savoirs universitaires en sciences sociales et humaines, sur les savoirs pratiques et théoriques des professionnels du travail social et les savoirs issus de l'expérience des personnes bénéficiant d'un accompagnement social, celles-ci étant associées à la construction des réponses à leurs besoins.

 

Dans ce qu’on vient d’analyser jusqu’alors des attendus de la définition, ce n'est pas tant le travail social qui est énoncé que sa raison d'être, à savoir le caractère politique de l'action sociale, en ce qu’elle n’est pas simplement un système de prestations redistributrices, compensatoire à la marge des inégalités sociales, mais aussi une volonté de cohésion et donc de justice sociale, une volonté qu’on espère promotionnelle.

Ce préalable politique est impératif et la définition élaborée par le HCTS a écarté à raison le terme de discipline au sens trop étroit de la définition internationale. Mais si le travail social n’est pas pensé de façon distincte du fondement politique qui le motive, on entretient une confusion opacifiante des enjeux, on attribue au travail social et donc à ses professionnels la responsabilité du but en entremêlant finalité et moyen, en égrenant des intentions qui ne s'articulent pas les unes aux autres dans un processus de pensée.

D’évidence le travail social est traversé par la question politique parce que les professionnels du travail social sont au contact de ce qui fait et/ou défait société.  Il ne s’agit donc pas d’ignorer son caractère politique mais que ses professionnels ne le prennent pas à leur charge, qu’ils n’en délestent ni le politique ni les personnes accompagnées, ni même les citoyens.

Le mérite de la définition est d’avoir énoncé la raison d’être politique du travail social et les modalités de l’action qui en découle. Son défaut est de les mêler sans les articuler. Tout est là mais semble phraséologique parce qu’aligné en succession d’énoncés.

Pour autant, on se souviendra qu’une définition prend sa qualité parce qu’elle fait référence mais aussi parce qu’elle est malmenée, débattue, critiquée, dépassée. Elle a le grand mérite d'exister et d’inviter à la clarifier, pour explorer la complexité dialectique de la pensée politique et de l’action professionnelle.

Car la définition apporte les caractères du travail social, à condition d'aller les rechercher au sein des attendus.

Ainsi donc la définition avance les caractères suivants du travail social :

  • un ensemble de pratiques disciplinaires pluridisciplinaires et interdisciplinaires individuelles et collectives,
  • réalisé dans une relation,
  • exercées dans un cadre étique et déontologique,
  • appuyées sur des savoirs pluriels,
  • en référence à des orientations politiques générales dans un contexte de développement social local (territoire et environnement).

Tout est là. Sauf la dimension locale du développement social…

  • Un principe d’action : la relation, qui situe le professionnel du travail social dans la co-construction avec la personne, une relation qui constitue l’engagement du professionnel au-delà de la simple technicité, qui lève la confusion du professionnel et du politique (un engagement dans la relation et non un engagement dans la politique, qui, lui, relève de la citoyenneté) ;
  • des repères éthiques et déontologiques pour penser le secret professionnel et le partage des informations, l’autonomie et la protection, l’éducation et la prise de risque, la suppléance et la responsabilité, etc. ;
  • des pratiques individuelles en faveur du pouvoir d’agir de la personne et collectives en faveur du pouvoir d’agir des groupes ;
  • des pratiques pluridisciplinaires pour assurer une technicité élevée au regard de la pluri-dimensionnalité des situations, et interdisciplinaires pour que la personne soit le sujet d’une proposition globale et non l’objet d’une addition de prestations ;
  • dans un territoire et avec un environnement qui concrétisent les solidarités en proximité, dans le milieu d’appartenance de la personne avec les ressources de son réseau et du partenariat ;
  • en s’appuyant sur des connaissances dont les trois sources sont pensées dans leur interdépendance et non sur un clivage entre sachant et apprenant : les savoirs méthodologiques et conceptuels des sciences sociales et humaines, les savoir-faire constitués par les professionnels du travail social au contact des besoins repérés et les savoir expérientiels des personnes qui connaissent leurs besoins.

 

Le professionnel du travail social

 

Le professionnel du travail social n’a pas à développer politiquement son action, car il instrumentaliserait alors la personne pour servir son dessein personnel de changement social et il dénaturerait la mission conférée par le pouvoir politique. Il doit distinguer la dimension politique, raison d’être de son travail, et ce travail lui-même qui, sans être neutre, s'inscrit dans les limites et l’ambition de la mission conférée.

La distinction entre agent, acteur et auteur, éclaire cette tension.

Le professionnel du travail social n'est qu'un agent lorsqu'il est confiné à la simple exécution, lorsqu'on lui demande d'attribuer les prestations sans soutenir l’accès aux droits, sans examiner avec la personne ce qu’elle peut revendiquer au regard de sa situation, ce qu'elle considère relever d'une injustice sociale dans cette situation.

Il devient acteur lorsqu'il éclaire la personne sur ces aspects, ce qui comporte une dimension politique évidente mais qui appartient à la personne en tant que citoyenne. Au-delà, la dimension politique du travail social est assurée par les pouvoirs publics, au travers de la représentation démocratique et de l’exercice législatif, ainsi que par les organisations de la société civile qui identifient des besoins et revendiquent les moyens d’y répondre.

Il devient auteur lorsqu'il construit avec la personne une pensée et une action en sorte que cette dernière développe son pouvoir d’agir. Acteur de la dimension politique du travail social, il est auteur de la relation par laquelle il s’engage auprès de la personne. C'est ce qui fait sa liberté d'agir : il se consacre à la situation de la personne, à distance de son projet personnel de changement social et d’une commande sociale qui serait conditionnement ou contrôle.

On sait les dilemmes éthiques et déontologiques que cela pose[8], mais c'est justement parce qu'il se veut professionnel du travail social et non démiurge du changement social, qu’il se questionne sur la ligne de crête qu’il emprunte.

Le HCTS a très justement raison de mettre la relation au fondement du travail social et d’avoir considéré dans ses débats que l'engagement du professionnel du travail social était dans la relation avec la personne pas dans le combat politique.

La définition gagnerait en audience s’il y était mieux présent qu’au travers d’une seule occurrence. Réifiée, la définition sera-t-elle appropriée par ses fantassins ?

 

De plus et pour conclure, le professionnel n’intervient pas en « freelance ». Il est lui-même inscrit dans une institution qui autorise son action, institution elle-même autorisée par le cadre républicain des politiques sociales. Les organisations du travail social, publiques – dépendant majoritairement des collectivités locales – ou privées – massivement associatives – portent, au-delà de leurs « agents », une responsabilité politique. Le professionnel développe son savoir-faire dans un espace balisé par une philosophie qui oriente ses actions. La dimension politique doit, normalement, se développer au niveau des instances légales qui ont légitimité à exercer une mission de service public. Cette dimension n’est pas évoquée par la définition introduite dans le Code de l'Action Sociale et des Familles. Elle est pourtant essentielle au portage de la dimension professionnelle du travail social et de l’ambition politique de l’action sociale.

 

[1] Cf. les articles de S. Karsz, M. Chauvière, B. Bouquet, A. Penven, G. Jouvet, X. Magnien… Parus sur le site de « Repolitiser l’action sociale ».

 

[3] « Les amandiers » in L’été, Gallimard, Paris, 1959.

[4] Robert Castel fait remarquer assez cruellement que moins on participe des bénéfices du fonctionnement social, plus on doit participer à l’action qui permet d’accéder à certains de ces bénéfices.

[5] Cf. Le travail social, Jeannine Verdès-Leroux, Les éditions de Minuit, 1999.

[6] Cf. Les métamorphoses de la question sociale, Robert Castel, Gallimard, 1999.

[7] Jouffray C., 2014, Développement du pouvoir d’agir, une nouvelle approche de l’intervention sociale, Rennes, Presses de l’EHESP, page 16

[8] Cf. les situations traitées par le CNADe (Comité national des avis déontologiques) sur http://cnrd.ovh/.