Vieillesse et vieillissement, des politiques introuvables ?

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Le 11 mars dernier trois rapports relatifs aux problèmes de la vieillesse et du vieillissement  étaient remis au premier ministre[1]. Beaucoup de choses dans ces trois rapports cumulant plusieurs centaines de pages.[2] Dès lors, il serait vain (et pour le moins prétentieux) de vouloir, en quelques lignes rendre compte de l’ensemble de leurs contenus et a fortiori d’en porter une lecture critique.

Néanmoins, ces rapports évoquent deux thématiques qui restent, en partie, des formes d’impensés, celle de l’objet considéré, le vieillissement et la vieillesse d’une part, celle des politiques publiques qui devraient en découler d’autre part.

Vieillir, diantre !

Le rapport de Luc Broussy réussi à parler, sur plus de 200 pages des problèmes du vieillissement et des solutions à apporter sans tenter une seule fois de définir l’objet même de son étude.

C’est un fait. Nous vieillissons tous et la société vieillit aussi. Mais de quoi parle t’on exactement ? Pour chacun(e) d’entre nous, il s’agit d’abord d’un processus biologique, tout aussi inéluctable qu’inégal et différencié. Dès lors la question posée est celle de savoir quand passe t’on du vieillissement (processus) à vieux/vieille (état). L’on perçoit aisément qu’il n’y a pas de réponse toute faite, univoque, universelle. Cela dépend à la fois des rythmes des processus biologiques, de critères socio-professionnels, de paramètres individuels et de quelques autres encore. Peut être qu’il nous faut aussi prendre en compte la définition donnée par Simone de Beauvoir : « l’on est vieux dans le regard des autres »[3]. En fait, nous pouvons formuler l’hypothèse que le passage d’un processus à un état ne découle pas uniquement de facteurs intrinsèques à la personne mais aussi d’un rapport à l’autre, d’un rapport social.

Or c’est bien dans ces dimensions qu’intervient la question du vieillissement social. Là, il s’agit d’une construction, avec sa part d’arbitraire dont les barrières d’âge sont le marqueur. Traditionnellement, le vieillissement d’une société est approché à partir du rapport entre les plus de 60 ans et les moins de 20 ans.

Pour autant, cette barrière des 60 ans, fondatrice des politiques publiques de la vieillesse, apparaît comme pour le moins dépassée aujourd’hui. Avoir 60 ans en 2013 n’a que peu à voir  avec le même âge en 1950 voire au début du vingtième siècle.[4] Les gériatres d’ailleurs avance l’âge de 75 ans pour déterminer le moment où leur discipline prend toute sa pertinence. C’est aussi l’âge retenu pour déterminer l’inclusion dans plusieurs dispositifs comme les services de soin infirmier à domicile ou les réseaux de santé à orientation gérontologique.

Mais la notion de barrière d’âge fluctue au gré des opportunités. Dans l’entreprise, l’on est souvent considéré comme vieux bien avant 60 ans. De ce point de vue l’emploi de la notion de senior illustre bien une ambivalence tout autant fondatrice que destructrice. Valorisé dans la vie sociale, le senior est stigmatisé dans sa vie professionnelle[5]. Ce processus peut naître relativement tôt puisque que certains auteurs situent l’entrée dans cette catégorie dès 50 ans.

De plus, si une partie des discours sur la vieillesse et le vieillissement procèdent d’une vision positive, optimisme (c’est le cas des rapports précités pour lesquels le vieillissement est une chance) d’autres en prennent le contre-pied, lorsque qu’est mis en exergue, par exemple, le coût des retraites, le patrimoine des personnes âgées voire lorsque certains annoncent la « guerre des générations » ou avancent l’idée que les vieux spolieraient les jeunes et obéreraient leur avenir.

L’on est donc loin d’une vision construite, robuste, cohérente voir consensuelle de la vieillesse et du vieillissement. Ce flou conceptuel se retrouve aussi lorsque l’on examine le déploiement des politiques qui y sont liées.

Des politiques marquées par la non décision et le bricolage institutionnel

Publié en 1962, le rapport Laroque a marqué un tournant dans l’histoire de la vieillesse en France[6]. Confinée jusqu’alors à la sphère privée et donc familiale et, dans une moindre mesure à la sphère professionnelle au travers de dispositifs de retraites encore en devenir, la question de la vieillesse et de la place des vieux dans la société devient une préoccupation de politique publique.

Vingt ans plus tard, les politiques conduites ont globalement plutôt réussies. Le taux de pauvreté des personnes âgées (l’on ne dit plus « vieux » à cette époque !) a reculé de façon spectaculaire, de plus de 80% dans les années cinquante à 4% à la fin des années quatre vingt. Les réformes des retraites ont largement contribué à conforter leurs revenus et a favorisé l’acquisition de   patrimoines significatifs. L’intégration dans la cité des personnes âgées s’est incontestablement réalisée.

L’allongement assez spectaculaire de la durée de vie (trois mois gagné par an et ce pendant des décennies) en fut aussi un signe fort. Plus encore l’amélioration considérable des conditions de vie, d’hygiène, d’alimentation, de santé, les progrès de la médecine ont conduit à des gains qualitatifs d’années sans incapacité majeure.

Dès lors, à quoi bon, développer des politiques spécifiques, les problèmes de la vieillesse apparaissaient  comme réglés de part le fonctionnement ordinaire de la société. L’apparition de façon significative de situations de handicap liées au grand âge est venu bouleverser cette belle harmonie. Pour autant, il ne fut pas facile de reconnaître que tous les problèmes du vieillissement étaient réglés. Les hésitations à décider, à mettre en œuvre des dispositifs sont un parfait exemple de non-décision publique. En effet, si le premier rapport officiel sur la question date de 1979, il faudra attendre 2001 pour voir la loi instaurant l’allocation personnalisée à l’autonomie (APA), après deux lois intermédiaires partielles en 1995 et 1997.

En outre, le modèle économique, que ce soit au domicile ou en maison de retraite, laisse une partie conséquente des coûts à la charge des usagers et de leur famille. Il est unique dans le champ de l’action sociale. L’inspection générale de l’action sociale (IGAS) a estimé le « reste à charge » mensuel à environ 2.000 euros pour des personnes âgées hébergées en institution, alors même que le montant moyen de pension en France est d’un peu plus de 1.200 euros par mois. Quant au domicile, les charges incombant aux personnes et à leur famille ne sont pas négligeables (mais aucune étude sérieuse n’a été conduite à ce propos, ce qui permet de ne pas savoir) sans parler du travail gratuit fourni par l’entourage, et plus particulièrement par les femmes.

Héritier de l’hospice et des règles d’assistance du dix-neuvième, ce modèle économique pouvait s’entendre dans les années soixante, mais plus aujourd’hui[7]. Il est  totalement obsolète aujourd’hui. Or, d’une part les lettres de mission qui ont présidé à ces rapports ont explicitement écarté les dimensions de financement et d’autre part, les réflexions actuelles sur ces questions laissent  plus augurer une forme de bricolage qu’une refonte profonde des objectifs de politiques publiques, des modes opératoires comme des financements[8].

Un peu comme lors de la conférence de lutte contre la pauvreté, l’on a incontestablement une volonté gouvernementale d’afficher un discours fort dans une logique de réencastrement, au principal, des dimensions sociales dans le fonctionnement ordinaire de la société, ce qui implique que cette dernière, ses institutions quelles qu’elles soient, opèrent un travail sur elles mêmes. Une telle perspective ne peut trouver ici qu’assentiment. Mais ces principes doivent être articulés avec une stratégie de nature à la fois à lier court et moyen terme et à déterminer les moyens, financiers, organisationnels, réglementaires ou autres, nécessaires à la réalisation des objectifs fixés.

En outre comme le souligne avec honnêteté le rapport Broussy, il n’y a pas grand-chose de neuf. La priorité au maintien à domicile, l’importance de prendre en compte les problématiques du vieillissement (et des handicaps également) dans les politiques de transports, de logements, d’urbanisme ou plus généralement de développement local, l’importance de la prévention font depuis pas mal de temps le substrat de nombreux discours publics sur la vieillesse. Il aurait été intéressant alors que le rapport s’interroge sur le fait de savoir pourquoi ces dimensions sont largement restées lettre morte. Quels ont été les blocages, les freins alors même que tout cela semblait faire consensus au-delà même des engagements partisans. Et surtout il conviendrait de définir les conditions permettant de déployer l’ensemble de ces dispositifs et programmes.

Conclusion

Tenter de construire des politiques publiques de la vieillesse et du vieillissement implique préalablement de changer le regard sur ces situations et surtout d’en assurer une cohérence partagée. Nul doute, dans ce cadre, que la question des rapports entre l’âge et le travail apparaît comme le tout premier chantier.

Ensuite, adapter la société au vieillissement, favoriser l’intégration, développer des actions de prévention ne peuvent conduire à sous estimer le fait qu’il existe des processus de vieillissement problématiques qui engendrent des situations de handicap nécessitant des politiques particulières. Or cela à un coût et l’on ne peut pas faire l’impasse sur le fait que les aides allouées aujourd’hui comme les moyens consacrés aux personnes âgées en situation de handicap important sont notoirement insuffisants.

Mais, ces coûts, inéluctables, devront être rapprochés des apports, monétaires et non monétaires, des personnes âgées à la société. Certains secteurs comme le tourisme bénéficient largement du pouvoir d’achat des plus de 60 ans. Ces derniers sont aussi consommateurs de nouvelles technologies (portable, ordinateur..) ou de ce que l’on appelle les géronto-technologies (télé alarme, appareils de géolocalisation…). Par leur participation à des associations, à la vie locale, ils contribuent au lien social. Ces réalités pourraient être amplifiés dans de nombreux domaines. De plus, il ne faut pas sous-estimer l’ampleur des transferts intrafamiliaux vers les enfants et petits enfants.

Adapter la société à ses évolutions démographiques et aux réalités que cela engendre est une impérieuse nécessité. Mais une telle perspective ne pourra pas se contenter de bricolages institutionnels et financiers.

 



[1] Rapports Aquino JP. : Anticiper pour une autonomie préservée : un enjeu de société ; Broussy L. : Adapter la société au vieillissement ; Pinville M. : Relever le défi de  l’avancée en âge, perspectives internationales.

[2] Heureusement le ministère a eu la bonne idée d’en publier une synthèse de quelques pages disponible à l’adresse : www.gouvernement.fr/presse/rapports-aquino-broussy-et-pinville-en-vue-de-le-future-loi-d-adaptation-de-la-societe-au-vieillissement

[3] De Beauvoir S., La vieillesse, Paris, Gallimard, 1970

[4] Rappelons que la revendication ouvrière de la retraite à soixante ans date de cette période, période dans laquelle, au demeurant,  très peu d’ouvriers ou de paysans parvenaient à cet âge.

[5] Les politiques de préretraite misent en place dès la fin des années soixante dix, si elles ont pu atténuer à court terme le mouvement de licenciements, n’en n’ont pas moins joué un rôle mortifère quant au regard porté sur les travailleurs dits « âgés ».

[6] Rapport de la Commission d'étude des problèmes de la vieillesse, (dit rapport LAROQUE, du nom de son président), Paris, La Documentation Française, 1962.

[7] Dans le cadre des hospices, les vieillards accueillis étaient impécunieux et c’était donc l’aide sociale qui payait.

[8] Bien entendu l’auteur de ces lignes peut se tromper. Il en serait le premier satisfait.

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